Pour la professeure Corinne Haioun, chef de l’unité hémopathies lymphoïdes du CHU Henri-Mondor de Créteil, l'augmentation inquiétante du nombre de signalement de cas de lymphome anaplasique à grandes cellules (LAGC), un cancer lié aux implants mammaires, devrait pousser à établir un moratoire sur certaines prothèses.

Corinne Haioun  en novembre 2018
Corinne Haioun en novembre 2018 © Radio France / Élodie Guéguen

Corinne Haioun fait partie des pathologistes experts du réseau Lymphopath, qui recense tous les lymphomes sur le territoire national. Membre du conseil d’administration d’un réseau engagé dans la recherche sur les lymphomes (le LYSA), elle s’intéresse plus spécifiquement, depuis quelques années, à cette maladie nouvelle liée au port d’implants mammaires : le lymphome anaplasique à grandes cellules (LAGC). Elle répond aux questions d'Élodie Guéguen, de la Cellule investigation de Radio France.

Y a-t-il en France une augmentation significative du nombre de lymphomes anaplasiques à grandes cellules liés aux prothèses mammaires ? 

Corinne Haioun : "Le nombre de cas identifiés en France est de 56, avec une dizaine de nouveaux cas par an. Mais la fréquence des signalements a augmenté sensiblement ces derniers mois. Nous avons recensé cinq nouveaux cas rien qu’à l’automne. Ça explique notre inquiétude. Les données que nous avons réunies permettent de dire que les prothèses qu’on qualifie de 'texturées', de 'rugueuses', sont très certainement responsables de cette nouvelle maladie. Car sur l’ensemble des cas que nous avons pu regarder de façon détaillée, on voit qu’aucun lymphome ne s’est développé autour de prothèses à la texture lisse."

Les femmes qui ont fait de la chirurgie esthétique sont-elles aussi touchées que les femmes à qui on a posé des prothèses dans le cas d’une reconstruction après cancer ? 

"C’est certain. Aujourd’hui, sur les 40 cas français que nous avons analysés en détail, on peut dire que la moitié des femmes qui développent un lymphome avaient un antécédent de cancer. Les autres ont développé cette maladie après de la chirurgie esthétique."

Y a-t-il pour vous une différence entre les prothèses microtexturées et les prothèses macrotexturées ? Les implants microtexturés peuvent-ils aussi, selon vous, présenter un risque ?

"Ils le peuvent. Nous avons observé des cas de lymphomes sur prothèses microtexturées. Cette information mérite encore d’être approfondie. Le problème, c’est qu’on manque cruellement de registres en France, de traçabilité des implants mammaires. C’est un travail de fourmi que nous devons faire, d’aller dépouiller tous les dossiers de patientes qui ont développé un lymphome. Ces femmes ne sont pas toujours en possession des cartes qui indiquent le type de prothèses qui leur a été posé. Et parfois elles ont été prises en charge sur plusieurs sites chirurgicaux différents. Il est extrêmement urgent que soit mis en place un registre national de telle façon que ces informations soient tracées."

Les prothèses mammaires peuvent présenter différentes textures
Les prothèses mammaires peuvent présenter différentes textures © Radio France / Élodie Guéguen

Au regard des données que vous possédez, faut-il arrêter de poser des prothèses texturées en France ?

"Je pense que oui. Ma conclusion est peut-être un peu rapide car le nombre de cas reste assez limité : 54 cas alors qu’on estime que 450 000 à 500 000 femmes sont porteuses de prothèses mammaires en France. Mais pour ce qui concerne l’esthétique, qui est quand même relativement plus simple, il me semble qu’aujourd’hui il n’est pas approprié de poser des implants texturés à ces femmes, en tout cas pas sans les informer de façon très précise, notamment sur les alternatives. La prothèse n’est pas la seule façon d’avoir des seins qui leur conviennent. C’est aussi aux chirurgiens plasticiens de répondre à ces questions. Il peut peut-être y avoir un moratoire, une suspension transitoire le temps que les données soient analysées en détail."

Jusqu’en mars 2018, en France, les prothèses texturées étaient pourtant les seules à être remboursées par l’Assurance maladie...

"Il est clair que ça ne va pas ! Aux États-Unis on pose beaucoup moins de prothèses texturées. Et ce qu’on a appris avec les données de notre registre, dans la mesure de l’analyse aujourd’hui disponible, c’est que les prothèses lisses ne semblent pas associées au risque de voir se développer un lymphome. Elles exposent à plus d’inconfort, sûrement, elles posent d’autres problèmes, mais en tout cas elles méritent d’être considérées dans certaines situations."

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