Farid Ghehiouèche, 49 ans, consommateur quotidien de cannabis depuis l'âge de 15 ans et président-fondateur de l'association Cannabis sans frontières estime que la généralisation d'une amende forfaitaire de 200 euros pour lutter contre la consommation de cannabis n'est pas la bonne solution.

Le cannabis est une drogue douce interdite en France. C'est pourtant le premier produit stupéfiant consommé dans l'hexagone.
Le cannabis est une drogue douce interdite en France. C'est pourtant le premier produit stupéfiant consommé dans l'hexagone. © AFP / Hans Lucas / Pierre Gautheron

C'est l'une des annonces de Jean Castex, samedi, à Nice. La "forfaitisation des délits de stupéfiants sera généralisée dès la rentrée", a déclaré le chef du gouvernement lors d'un déplacement dans la ville de Christian Estrosi sur le thème de l'insécurité, proposant également une extension des compétences de la police municipale. Cette procédure, une amende forfaitaire de 200 euros, s'applique à toutes les drogues mais vise d'abord les usagers de cannabis. Elle est déjà appliquée dans plusieurs villes de France, à titre d'expérimentation, comme Marseille, Lille, Reims ou Rennes. 

L'amende, si elle est réglée sous quinze jours, est minorée à 150 euros. Au-delà de 45 jours, le contrevenant devra s'acquitter d'une majoration fixée à 450 euros. Elle ne concerne toutefois pas les mineurs et se limite à la possession de 100g pour le cannabis, 10g pour la cocaïne. 

Dans ces villes concernées par le test, les policiers ont désormais le sentiment de ne plus travailler pour rien, de lutter contre le sentiment d'impunité des consommateurs.  Mais pour Farid Ghehiouèche, 49 ans, consommateur quotidien de cannabis depuis l'âge de 15 ans et président-fondateur de l'association Cannabis sans frontières, cette mesure n'aura pour effet qu'un renforcement du trafic et de l'implication des plus jeunes. Le sujet mériterait, selon lui, que la France s'engage dans une réflexion de plus grande ampleur. 

FRANCE INTER : Que pensez-vous de la mesure annoncée par le premier ministre Jean Castex ?

FARID GHEHIOUECHE : “C'est une forme de racket organisé ! D’abord, en tant qu’usager, je ne suis pas sûr de pouvoir avoir les moyens de payer 200 euros sur place. De plus, l'État, en ne modifiant pas la législation, maintient un interdit qui ne réside que dans la loi. Parce qu’en réalité, on voit très bien à quel point la consommation est aujourd'hui massive. Enfin, on prétend qu'on veut maintenir cet interdit pour protéger la jeunesse. Mais cette amende, on ne pourra pas l'infliger aux jeunes de moins de 18 ans, alors on va renforcer leur rôle dans le trafic. Jusqu'à présent, les mineurs étaient souvent pourvoyeurs de stupéfiants parce que moins sujets aux poursuites. Et là, on va renforcer leur rôle pour gérer le business. Et ça, je trouve ça totalement déplorable. 

C'est triste à dire, mais la politique française va à rebours de son temps et elle est très rétrograde. 

On ne tire aucune leçon de ce qui se fait à l’étranger, comme par exemple au Portugal où l’on a dépénalisé l'usage des drogues dès 2001 et où aujourd'hui, on mesure les effets positifs de ces mesures. En France, on en est bien loin.”

On se trompe de cible ?

“On se trompe totalement de cible. Si vraiment l'objectif était de protéger la jeunesse, il aurait fallu dès maintenant considérer une régulation du marché pour les personnes adultes qui font une consommation responsable et qui devraient avoir accès à ces produits sans avoir à risquer de subir les foudres de la justice ou de la police.”

Vous dénoncez un traitement à deux vitesses ? 

“Oui, car j’imagine que les personnes socialement bien intégrées qui seront prises avec une boulette dans la poche préféreront payer une amende. C'est peut-être le seul moyen pour que cette amende soit efficace. C'est de mettre à l'amende les papas qui n'ont pas envie d'avoir d'autres soucis et qui auront les moyens de payer sur place.”

L'idée est quand même de casser le business, les violences entre bandes qui se livrent à du trafic et des guerres de concurrence...

“Je ne pense pas que c'est en mettant des amendes qu'on va empêcher les jeunes de moins trafiquer. Dans l'immédiat, ça ne va faire que renforcer le trafic. La seule manière de le stopper, c'est de réguler le marché en permettant un accès garanti et sécurisé aux usagers et aux consommateurs. 

Je prône, par exemple, une solution qui est encore plus simple et radicale, celle de l'auto-organisation des usagers de cannabis dans des ‘Cannabis Social Club’, où ces usagers produisent et consomment le cannabis dans un circuit fermé, sans mineurs ou personnes tierces qui soient impliquées dans ces groupes. C'est une solution qui fonctionne très bien en Espagne et qui a produit de bons résultats sur le plan de la sécurité publique. 

Car, encore une fois, à mon avis, cette amende ne va faire que renforcer n'importe comment le trafic et notamment chez les mineurs ! Je pense que ça ne peut qu'avoir des conséquences négatives quand on voit qu’ils sont tant impliqués dans les rixes.” 

On est loin d'avoir tari le trafic en France et, au contraire, on est l'un des pays les plus gros consommateurs en Europe. Je n'ai pas l'impression que cette tendance va aller en diminuant.

Alors les solutions, c’est comme au Portugal, la dépénalisation, ou comme en Espagne, l'auto-organisation ?

“Si on pouvait davantage y réfléchir en France, logiquement, on pourrait même avoir une façon de réguler qui puisse servir de modèle, en s'inspirant des solutions déjà existantes, en recherchant une version hybride. Il ne faut pas s'interdire cette réflexion mais malheureusement, dans l'immédiat, on est assez peu à y réfléchir et on a assez peu de lieux où cette réflexion peut être menée. Il y a un effort qui est fait au niveau du Parlement, avec une mission d'information sur les multiples usages du cannabis. Il faut juste espérer qu’elle saura produire de bonnes recommandations et surtout, qu’elles seront prises en compte par les pouvoirs publics.”

Avez-vous déjà été arrêté pour usage de cannabis en plein air ? 

“Oui, la dernière fois que j'ai eu à vivre une garde à vue, c'était en août 2018 : j'avais fini mon joint, mais j'avais sans doute encore l'odeur imprégnée et j'avais un t-shirt qui représentait une feuille de cannabis. C'est ce qui m'a valu la garde à vue, puis une perquisition à la maison. Depuis, j'essaie de porter le t-shirt sous des pulls et d'être plus vigilant, lorsque je fume dans la rue !”

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