Un an après avoir incarné le sauvetage des migrants en Méditerranée en forçant le blocus italien à Lampedusa, Carola Rackete, capitaine de navire allemande de 32 ans, publie un livre intitulé "Il est temps d'agir". Elle y expose son engagement contre le réchauffement climatique et défend la désobéissance civile.

Carola Rackete, capitaine de navire et militante écologiste
Carola Rackete, capitaine de navire et militante écologiste © Radio France / Louise Bodet

Le 29 juin 2019, Carola Rackete est arrêtée par la police italienne sur le port de Lampedusa où, à bord du Sea-Watch 3, elle vient de forcer le blocus des autorités afin de débarquer 42 migrants secourus deux semaines plus tôt en Méditerranée. Les médias du monde entier la décrivent en "Capitaine Courage" osant défier le leader d’extrême-droite et ministre de l’Intérieur de l’époque, Matteo Salvini.

Dans "Il est temps d'agir" (paru le 17 septembre dans sa traduction française aux éditions L'Iconoclaste), Carola Rackete défend son engagement principal en faveur du climat et appelle à radicaliser les moyens d'action. Elle répond à nos questions.

FRANCE INTER : Vous êtes surtout connue pour votre engagement en faveur des migrants recueillis en Méditerranée... Ce n'est pourtant pas votre premier combat.

CAROLE RACKETE : "J'ai commencé à faire du bénévolat pour l'ONG Sea-Watch en 2016. Un ami de Greenpeace m'a mise en contact avec eux car la situation en Méditerranée était grave, et les ONG manquaient de navires de sauvetage et de personnes dotées de certificats de navigation. Cependant, je n'ai apporté mon aide qu’un ou deux mois par an, tout en continuant à travailler dans la recherche sur les pôles, en lien avec les problématiques environnementales.

Cela fait neuf ans que je m’investis dans les régions polaires. L’hiver dernier, j’ai participé à une campagne de Greenpeace dans l'Antarctique où nous avons mesuré des températures jamais atteintes, jusqu’à 18 degrés. Ma priorité, c’est clairement le climat et l'environnement. Cependant, je reste sur la liste des contacts d'urgence des ONG qui aident les migrants en Méditerranée. Et s'il y a un besoin, j'apporterai mon aide sans hésitation."

Vous êtes originaire de Basse-Saxe, le bastion de Volkswagen. Votre père était ingénieur dans l’armement, votre sœur travaille dans l’industrie automobile. Rien ne vous prédisposait au militantisme écologique. Comment y êtes-vous venue ?

"À l’adolescence, je n’étais pas du tout impliquée dans ces sujets. C’est venu après avoir voyagé, découvert la crise climatique dans l'Arctique ou la pauvreté en Amérique du Sud. Cette expérience personnelle m'a convaincue qu’il fallait agir, et je pense que c’est souvent comme cela que ça se passe.

À l’issue de mes études de navigation maritime en 2011, j'ai commencé à travailler pour l’Institut Alfred Wegener pour la recherche polaire et marine. Lors d’un premier voyage, nous sommes allés jusqu'au pôle Nord, où j’ai vu le résultat de la fonte des glaces. À l’époque, j’ai beaucoup échangé avec des climatologues qui rapportent ces faits depuis vingt ou trente ans. Mais leurs rapports scientifiques n'ont eu aucune conséquence. J’ai alors pris conscience que ce dont nous avons vraiment besoin, c'est d'action, et que je pouvais avoir plus d'impact sur le plan politique pour rendre ce changement possible."

Comment faites-vous le lien entre le réchauffement climatique et la crise des réfugiés ?

"Malgré plusieurs décennies de croissance économique, l’écart entre les pays du Nord et ceux du Sud a été multiplié par six. Et à l'avenir nous savons que la crise climatique va priver de nombreuses personnes de moyens de subsistance. Cela va détruire les possibilités pour les gens de vivre de leurs terres et ils seront forcés d’émigrer.

Si les inégalités de revenus n'étaient pas aussi criantes, les gens seraient moins poussés à l’exil. Or l'un des facteurs les plus profonds de l’injustice mondiale, qui est elle-même à l’origine des migrations, c’est le système économique qui capte les ressources et la main-d'œuvre au bénéfice d’une toute petite minorité. C’est pour enrichir cette minorité que nous exploitons les ressources naturelles, que nous extrayons du pétrole et brûlons les combustibles fossiles.

Mais la planète a ses limites, et nous devons repenser notre système socio-économique plutôt que de le laisser croître. Nous devons changer nos priorités pour assurer la survie de notre société humaine et revoir nos indicateurs : la santé, l'éducation, le logement, la sécurité ou l'état de la planète.

Ce que nous avons essayé de faire avec ce livre, c'est de montrer les liens entre la crise environnementale et l'injustice sociale. Je pense donc qu'il est extrêmement important que les gens ne s’arrêtent pas seulement aux symptômes, mais qu’ils s’interrogent aussi sur les causes, et qu'ils coopèrent. Les mouvements antiracistes et pro-climat doivent converger, car la crise climatique est aussi très clairement une crise des droits de l'Homme."

Dans votre livre, vous défendez l’action radicale et la désobéissance civile. Parce que les mobilisations classiques ont selon vous échoué ?

"La réalité c’est que les modes d’action traditionnels ne marchent pas. La crise climatique en est un bon exemple. Le fait que les émissions de CO2 participent au réchauffement est connu depuis au moins cinquante ans. Les sommets internationaux sur le sujet ont débuté en 1992. Et les émissions continuent d'augmenter, malgré les manifestations de rue, les pétitions et tout le reste. Alors pourquoi devrions-nous continuer à mener des actions qui, très clairement, ne servent à rien ? 

Il ne faut pas tirer les enseignements des seules sciences naturelles, mais aussi des sciences sociales afin de comprendre comment, dans l'histoire, les sociétés sont parvenues à évoluer.

Nous connaissons maintenant l’impact immense du mouvement des droits civiques, par exemple, aux États-Unis, des mouvements pour les droits des femmes, qui ont vraiment réussi à transformer les sociétés. Et c'est, je pense, la seule manière de parvenir à changer notre système. 

En d’autres termes, voter ne suffit pas. Encore une fois, c'est quelque chose que nous faisons depuis des décennies. Et ce n'est tout simplement pas suffisant pour contrer l’influence des groupes de pression et des entreprises dans nos processus politiques. Nous avons besoin de plus de mobilisation sociale, à l’image de Fridays For Future. Ce mouvement [lancé par la jeune militante suédoise Greta Thunberg, NDLR] a réussi à transformer les programmes de nombreux partis politiques. Nous avons donc besoin que les gens s'engagent vraiment à tous les niveaux de la sphère publique. 

Ce qui est très, très clair, c'est que dans le passé, nos responsables politiques n'ont pas suffisamment agi. Nous ne devons pas nous attendre à ce que cela change, et devons accentuer la pression par une participation plus directe des citoyens à la vie démocratique."

Vous portez autour du coup un petit pendentif qui représente l’île de Lampedusa. Ce lieu reste important pour vous ?

"On m’a offert ce pendentif en cadeau. Je le porte car il me rappelle cette lutte constante que nous menons, dans un endroit très polarisé, où vous avez un mouvement vraiment très puissant en faveur des réfugiés, et où vous avez également une réaction très sévère à cela. Il se passe la même chose à Malte ou à Lesbos. Je comprends parfaitement les habitants qui disent que les réfugiés ne devraient pas être là. À Moria, cela fait des mois qu’ils auraient dû être transférés sur le continent. Nous devons réformer tout le système de Dublin, qui bloque les migrants dans le pays où ils sont arrivés, dans ces prisons à ciel ouvert que sont devenues certaines îles. C'est un énorme problème pour les citoyens locaux. Et nous avons besoin de solidarité dans l'Union européenne. 

Il y a énormément de citoyens qui sont prêts à accueillir ces réfugiés. Par exemple, en Allemagne, nous avons des centaines de villes solidaires. Mais le ministère allemand de l'Intérieur bloque cette initiative. Le problème pourrait pourtant être résolu très rapidement car nous parlons en fait d'un petit nombre de personnes. Mais les gouvernements nationaux et la Commission européenne ne semblent pas avoir intérêt à résoudre le problème…"

C’est un jugement sévère à l’encontre du gouvernement allemand, non ? Votre pays s’est engagé à accueillir plus de 1 500 migrants de Moria, et c’est une exception en Europe…

"Eh bien c'est ridicule. Le seul Land de Rhénanie-du-Nord-Westphalie a annoncé dès le premier jour qu'il pourrait prendre 2 000 personnes. Alors pourquoi diable n’en accueillons-nous que 1 500 ? Le fait que ce soit pire ailleurs en Europe n'est pas un argument, car il est très clair que si nous attendons l’accord de tout le monde, nous n'irons jamais nulle part. Il y a beaucoup d’endroits où des gens sont prêts à aider, et les voir bloqués par le gouvernement est tout simplement scandaleux."

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