Décédée à 122 ans, elle serait bel et bien la doyenne de l'humanité. Une nouvelle étude franco-suisse s'est penchée sur les affirmations, fin 2018, d'une équipe russe affirmant que Jeanne Calment avait été remplacée par sa fille, Yvonne. Hypothèse farfelue et non scientifique, critiquent les chercheurs français.

Jeanne Calment donne une conférence de presse, à l'occasion de son 121ème anniversaire, aux Saintes-Marie-de-la-Mer
Jeanne Calment donne une conférence de presse, à l'occasion de son 121ème anniversaire, aux Saintes-Marie-de-la-Mer © Maxppp / Joe Thomas

L'annonce avait semé le doute en s'attaquant à une icône nationale : Jeanne Calment, notre doyenne absolue, ne serait pas morte à 122 ans en 1997, mais bien plus tôt. Cette hypothèse, formulée en décembre 2018 par une équipe russe, avait immédiatement suscité un tollé du côté des scientifiques français. Début janvier, ces derniers avaient d'ailleurs répondu point par point aux accusations des Russes, dans une interview accordée à France Inter. Aujourd'hui, neuf mois plus tard, ils publient un article scientifique, en collaboration avec des chercheurs suisses, pour étayer cette contre-enquête.

"L'hypothèse russe ne repose sur rien"

Selon les Russes, Jeanne Calment serait en réalité morte autour de 60 ans, et aurait été remplacée par sa fille Yvonne, qui aurait donc usurpé son identité jusqu'en 1997, date officielle du décès de la doyenne de l'humanité. Et ce, pour une question de fraude fiscale, Yvonne Calment ayant cherché à éviter les frais d'héritage lors du décès de sa mère. Sauf que cette thèse ne tient pas, selon Jean-Marie Robine, directeur de recherches émérite à l'INSERM, directeur d'études à l'EHPE et co-auteur de cette étude. Yvonne Calment est morte de maladie à 36 ans, en 1934, et de très nombreux témoins ont assisté à ses obsèques.

"Il aurait fallu tricher, se mettre d'accord avec tous les gens présents aux obsèques, ainsi que le vicaire, les employés de la municipalité, les pompes funèbres... Tricher et garder le secret pendant des dizaines et des dizaines d'années. C'est totalement impossible." De plus, Yvonne Calment fréquentait un cercle de jeunes femmes d'Arles, "et de nombreuses photos en attestent. Il est impossible que ces femmes, dont elle était proche, aient pu confondre leur amie avec sa mère".

Quant à la motivation financière qui aurait été à l'origine de la fraude supposée, là aussi, l'équipe franco-suisse a prouvé qu'elle ne tenait pas la route. "Lorsqu'on étudie les documents, on se rend compte que l'hypothèse russe ne repose strictement sur rien, tout est balayé, il ne reste rien, il n'y a aucun doute."

"On n'avait pas affaire à un comportement scientifique habituel"

Pour élaborer leurs conclusions, les scientifiques franco-suisses ont épluché des centaines d'archives "municipales, départementales, militaires, des actes notariaux...", détaille Jean-Marie Robine. "Il était très facile de se rendre aux archives des Bouches-du-Rhône, par exemple, pour aller vérifier que la plupart de leurs insinuations ne tenaient pas du tout." 

Selon le directeur de recherches, cette controverse a été mise en scène et la méthode de travail de l'équipe russe était plus que douteuse. "Lorsque la presse a fait écho de leurs travaux, on s'est rendu compte que l'on n'avait pas à faire à un comportement scientifique habituel", explique Jean-Marie Robine. "La controverse existe toujours en science, mais lorsque l'on est pas d'accord, on dit pourquoi, on formule une hypothèse, des arguments que l'on cherche à démontrer. Là, les Russes étaient hostiles dès le début. Ils ont fait une longue liste d'insinuations sans rien chercher à prouver." 

Ils nous ont accusé, nous chercheurs, de négligences. Ils ont accusé les habitants d'Arles d'être des trafiquants, ils ont accusé le gouvernement français d'avoir fermé les yeux sur cette fraude à l'assurance, et la recherche occidentale d'être aux mains de certains pontes américains et européens qui refusent la controverse.

Outre l'attitude peu conventionnelle des deux "chercheurs" russes, selon les chercheurs français, leur CV s'avère aussi laconique, affirme Jean-Marie Robine. "Nous nous sommes demandé : "Mais qui sont ces gens ?" Comme tout le monde, nous les avons 'googuelisés'. Résultat, on ne sait pas où ils ont fait leur thèse - s'ils ont fait une thèse-. Ils ne travaillent pas dans des universités ou des centres de recherche, ils disent travailler à domicile, et ils n'ont aucun registre de publications antérieures." Des usurpateurs ? "Franchement, ce ne sont pas des scientifiques", conclut le professeur.

Récupérer le sang de Jeanne Calment pour explorer le secret de sa longévité ?

Preuves improbables, chercheurs pas vraiment chercheurs, méthodologie douteuse : quel était le but de cette étude russe ? Les explications de Jean-Marie Robine font penser à un scénario de film. "La personne qui a publié leurs travaux est le britannique Aubray De Gray, le rédacteur en chef de la revue Rejuvenation Research." Il est notamment connu pour ses positions transhumanistes et pour sa défense de l'idée que l'homme pourrait un jour vivre mille ans. 

Le directeur de recherches poursuit : "De Gray a dit sur plusieurs plateaux de télés américaines et anglaises ceci : 'Il y a débat entre deux équipes de recherche. Il y aurait une façon très simple de trancher le débat : analyser le sang de Mme Calment.' En effet, il existerait un échantillon sanguin que Jeanne Calment a donné de son vivant, conservé en France. "Une fois qu'on a dit ça, on a tout dit", tranche Jean-Marie Robine. 

Selon moi, c'est une opération pour essayer de faire croire qu'il y a un débat scientifique. Mais à mon avis, certaines personnes ont simplement envie de récupérer le sang de Jeanne Calment, en espérant y trouver le secret de la longévité. On est dans quelque chose de l'ordre de l'alchimie, du Moyen-Âge.

"J'ai lu leur étude et je la trouve très fragile, je vais la réfuter", a réagi lundi Nikolay Zak, un des accusateurs russes interrogé par France Inter. 

Le secret de la jeunesse éternelle, en somme ? Le chercheur français est en tout cas convaincu que la controverse n'en restera pas là. En attendant, tout indique que Jeanne Calment est bien décédée à 122 ans. Selon l'étude franco-suisse, elle avait une chance sur dix millions pour atteindre ce record de longévité.

Ce contenu n'est pas ouvert aux commentaires.