En quatre parties, le documentaire "Allen v. Farrow" revient sur les accusations d'agressions sexuelles et de viol à l'encontre du réalisateur Woody Allen par sa fille adoptive Dylan Farrow. Fait très rare : sa mère, Mia Farrow, plusieurs de ses frères et sœurs et Dylan elle-même, témoignent dans cette série.

Woody Allen et Mia Farrow avec leurs enfants Dylan Farrow (7 ans) et Ronan Farrow (4 ans) en 1992
Woody Allen et Mia Farrow avec leurs enfants Dylan Farrow (7 ans) et Ronan Farrow (4 ans) en 1992 © Getty / Time Life Pictures/DMI/The LIFE Picture Collection

Dylan Farrow se présente comme une survivante d'agression sexuelle. Elle a sept ans lorsqu'elle affirme que son père adoptif, le célèbre réalisateur Woody Allen, l'a agressée sexuellement dans le grenier de la maison de sa mère, l'actrice Mia Farrow. Nous sommes le 4 août 1992 et la petite Dylan, interrogée au moins à neuf reprises, n'a jamais changé de version, presque au mot près. Woody Allen a toujours nié ces accusations, la famille s'est déchirée. D'un côté, "le clan Farrow" avec, autour de Mia, 11 de ses enfants adoptés ou biologiques (deux autres étant décédés). De l'autre côté, le "clan Allen", avec sa femme Soon-Yi (fille adoptive de Mia Farrow et André Previn) et un autre enfant adopté par Mia Farrow, Moses (âgé aujourd'hui de 43 ans). 

Épisode 1 : la vidéo glaçante et inédite d'une enfant de 7 ans

La force de la mini série Allen v. Farrow, diffusée depuis le 15 mars sur OCS, réside notamment dans la diffusion de nombreuses archives, à commencer par des images familiales tournées en Super 8 par Mia Farrow elle-même tout au long de sa vie. Des images d'une vie facile, dans la maison maternelle du Connecticut, à la campagne, au bord d'une rivière, où une multitude d'enfants s'amuse. "Un environnement très joyeux, très favorable au bien-être d'enfants", selon les enquêteurs qui interviendront ensuite. 

Mia Farrow a adopté 11 enfants, et en a eu quatre (dont Ronan Farrow, journaliste à l'origine des révélations de l'affaire Weinstein et du mouvement MeToo). Plusieurs témoignent dans la série. C'est Dylan, l'enfant qui accuse Woody Allen, qui livre le récit le plus fort. Et ce témoignage date de 1992, le lendemain des faits présumés. Mia Farrow filme sa fille et lui demande de raconter ce qu'elle a vécu la veille. L'enfant, avec ses mots, décrit deux agressions sexuelles dont un viol digital par son père adoptif dans le salon puis dans le grenier, alors que sa mère est partie faire du shopping avec une amie.  

Il y a dans cette épisode plusieurs témoignages choc. Dylan, aujourd'hui mère de famille, s'exprime en longueur pour la première fois. C'est ensuite au tour de Mia Farrow elle-même, aujourd'hui âgée de 76 ans, de parler longuement face caméra. Elle apparaît comme une mère qui culpabilise depuis trente ans "d'avoir fait entrer cet homme chez [elle]". 

Épisode 2 : Woody Allen et les jeunes filles

Mia Farrow s'est toujours faite rare dans les médias sur cette affaire. D'autant que sa carrière a pris une tournure différente, à partir du moment où elle a dénoncé Woody Allen et soutenu sa fille Dylan. Dans la série, elle évoque donc ses relations difficiles avec Soon-Yi, adoptée avec son ex-mari André Previn alors qu'elle est déjà grande - elle a une dizaine d'années. Soon-Yi avait été abandonnée dans la rue en Corée par sa mère biologique. 

Ma fille Soon-Yi n'était pas prête à s'entendre avec moi, sa nouvelle mère, donc j'ai dû faire beaucoup d'efforts pour la rassurer. Je l'ai emmenée sur le tournage de Mort sur le Nil, pour qu'elle reste près de moi.

Selon les témoins, Soon-Yi était une adolescente innocente : "Elle n'avait jamais embrassé un garçon, ne trainait pas avec des copains". Subitement, en cet été 92, Woody Allen annonce qu'il est amoureux de Soon-Yi, car Mia Farrow vient de découvrir des photos pornographiques de la jeune fille chez Woody Allen. 

L'épisode 2 s'attarde sur le "modèle" d'homme que Woody Allen représente dans ses films. Plusieurs critiques de cinéma évoquent notamment le couple décrit dans Manhattan en 1979, dont l'une dira : 

C'est un chef-d'œuvre, un très beau film, romantique. Mais il décrit le couple formé par Woody Allen, 42 ans, avec sa maitresse âgée de 17 ans, jouée par Mariel Hemingway.

Manhattan serait donc autobiographique, inspiré de la relation de Woody Allen avec une lycéenne de 16 ans, Christina Engelhardt. Une relation que le cinéaste n'a jamais reconnue publiquement. Mais cette femme, âgée aujourd'hui de 61 ans, témoigne  : 

J'ai été avec lui jusqu'à mes 23 ans. Je me suis dit "je suis sa muse, j'ai de la chance". Je lui faisais confiance. J'étais jeune. Puis ça m'a fait du mal, ça a eu un impact sur mes relations futures. J'ai ensuite été une mère très inquiète, surprotectrice.

Richard Morgan, journaliste pour le Washington Post s'est alors intéressé aux archives de Woody Allen : "Il donne des boîtes et des boîtes d'archives à l'Université de Princeton. De vieux scripts, de multiples versions, etc. Et j'ai découvert cette fixation sur les jeunes filles. Parfois il y a une histoire parallèle, voire un meurtre… mais en général il y a toujours un homme plus âgé avec une jeune fille. Chaque fois, on peut lire dans ses scénarios : 18 ans, 18 ans, 18 ans, serveuse, serveuse, étudiante, étudiante, etc."

Woody Allen et Mia Farrow ont fait 13 films ensemble, qui ont tous eu du succès : "Vous m'auriez demandé à l'époque, je vous aurais dit que j'étais la plus heureuse des femmes", admet Mia Farrow. Elle dit avoir pris conscience petit à petit qu'elle vivait dans son monde à lui, contrôlé par lui. "Je n'avais pas besoin d'agent, je l'avais lui !". Selon elle, le réalisateur lui lançait régulièrement : "Sans moi, tu ne ferais pas de films, vu ton âge". Elle avait la trentaine, et a perdu toute confiance en elle, expliquent ses amies. 

Mia Farrow reconnait malgré tout que Woody Allen était "la figure paternelle des enfants, même s'il travaillait beaucoup". Mia Farrow l'encourage à s'occuper de Soon-Yi, qui reste timide et renfermée. 

Des extraits de l'audiobook des mémoires de Woody Allen publiées en 2020 (intitulées Soit dit en passant), lus par lui-même, sont diffusés dans Allen v. Farrow. On l'entend raconter son premier baiser avec Soon-Yi, où il affirme qu'elle "attendait cela depuis longtemps, à son grand étonnement", comme dans ses films où l'homme plus âgé se laisse emporter par la jeune fille. 

À ce moment-là, Mia Farrow ne se doute de rien. Mais elle découvre des photos pornographiques de Soon-Yi au domicile de Woody Allen, et interroge Woody Allen, puis le personnel. Lui parle d'une passade, alors qu'elle apprend par la femme de ménage et le portier du réalisateur que leur liaison dure depuis longtemps, certainement depuis le lycée.

Cette liaison traumatise toute la famille. Les enfants restent profondément marqués, aujourd'hui encore. Ils se sont tous détournés de Woody Allen, et tous ont cru que Soon-Yi  avait été victime d'une sorte de prédateur. Qu'il s'agit d'une erreur. Mia Farrow lui laisse sa porte ouverte, prête à pardonner à sa fille. Woody Allen de son côté aurait confirmé à plusieurs reprises qu'il ne s'agissait que d'une passade. Mais Soon-Yi refuse de revenir dans la famille. 

Woody Allen et Soon-Yi Previn au festival de Cannes, en 2016
Woody Allen et Soon-Yi Previn au festival de Cannes, en 2016 © Getty / Luca Teuchmann

Un jour d'août 1992, "en pleine affaire Soon-Yi", Woody Allen se rend dans la maison de Mia Farrow. Elle part faire des courses avec une amie. Les jeunes Dylan, Ronan et Moses restent avec les enfants de cette amie et trois baby-sitters. Un psychothérapeute avait demandé auparavant à toute la famille de ne jamais laisser Dylan seule avec Woody Allen, tant l'attitude du père envers son enfant était ambiguë. Mais ce jour-là, Dylan disparait une vingtaine de minutes. Les baby-sitters la cherchent partout et finissent par la retrouver. 

Lorsque Mia Farrow rentre, elle constate que Dylan ne porte pas de sous-vêtement sous sa robe d'été. Le lendemain, l'une des baby-sitters témoigne avoir vu Woody Allen accroupi devant Dylan assise sur le canapé, qui ne porte pas de culotte. Il a le visage posé entre ses genoux et l'enfant a les yeux dans le vague. 

Mia Farrow demande à Dylan de lui raconter de nouveau la scène, cette fois-ci en filmant en Super 8. Dylan répond à ses questions et décrit deux agressions sexuelles, une dans le salon, l'autre dans le grenier. 

Épisode 3 : la communication de Woody Allen, le bulldozer

Les auteurs du documentaire ont obtenu, après trois années d'investigation, des dizaines de milliers de documents juridiques concernant l'affaire, entreposés depuis les années 1990 dans une soixantaine de cartons dans le bureau d'un avocat impliqué dans le dossier. Ces documents, jamais rendus publics, sont analysés et révélés dans cet épisode. 

Après les faits présumés, Mia emmène Dylan chez le pédiatre. L'enfant raconte que son père a touché ses parties génitales et le médecin fait un signalement à la police. Deux enquêtes sont menées : l'une à New York, domicile principal de Woody Allen, et l'autre dans le Connecticut où vit Mia Farrow avec ses enfants et où les faits présumés se sont déroulés. Cette enquête est dirigée par le procureur de l'État, Franck S. Maco, devenu un personnage central dans toute cette affaire, et qui témoigne aujourd'hui dans le documentaire. Il rappelle que, dès le lendemain des perquisitions, Woody Allen lance son entreprise de démolition, à savoir sa machine de communication. Il organise à la va-vite une conférence de presse, puis accorde une interview dans l'émission-phare de CBS 60 minutes

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Le réalisateur affirme que Mia Farrow a manipulé sa fille de sept ans, et a monté tous les enfants contre lui. En août 1992, le couple était en effet empêtré dans une violente bataille pour la garde des trois enfants du couple : Dylan, Ronan et Moses, après la découverte de la liaison entre Soon-Yi et Woody Allen. Coup de théâtre : lors de la conférence de presse, le metteur en scène annonce "être amoureux de Soon-Yi". Deux amies de la famille témoignent :

On est restés scotchés devant la télé ! C'est comme s'il avait retourné les accusations d'agression sexuelle envers Dylan en mettant un coup de projecteur sur sa relation avec une autre fille Farrow, cette fois-ci adulte.

Les médias se focalisent alors sur l'"histoire d'amour" entre Woody Allen, 57 ans, et Soon-Yi 21 ans.

Woody Allen et Soon-Yi Previn en 1994. Ils sont mariés depuis 1997 et ont adopté deux filles.
Woody Allen et Soon-Yi Previn en 1994. Ils sont mariés depuis 1997 et ont adopté deux filles. © Getty / Vinnie Zuffante/Michael Ochs Archives

À partir de là, Woody Allen enregistrera les appels téléphoniques qu'ils échange avec Mia Farrow. Certains de ces enregistrements ont été obtenus par les documentaristes et sont diffusés dans Allen v. Farrow.

On découvre également que le cinéaste était "obsédé" par Dylan. Des parents d'élèves et des enseignants s'en étaient d'ailleurs inquiétés. Une journaliste témoigne. Ce sera l'une des rares à donner à l'époque dans son reportage la version du clan Farrow :  

Il avait les avocats les plus puissants, et une machine de relations publiques très forte derrière lui, qui s'est acharnée à démontrer que Mia était une mauvaise mère.

Le procureur révèle également que Woody Allen refuse de passer au détecteur de mensonges. Il souhaite alors s'assurer que Dylan est capable d'affronter un procès. Un médecin et deux assistantes sociales de l'université de Yale sont mandatés. Ils interrogent Dylan neuf fois, ce qui est très inhabituel. La version de l'enfant n'a jamais changé. Pourtant, dans leur rapport, ils notent des "invraisemblances" dans les affirmations de l'enfant. Selon eux, ses accusations "sont encouragées par une mère furieuse". Ils affirment que les accusations d'agression sexuelle leur paraissent fausses. 

Woody Allen organise immédiatement un point presse au cours duquel il affirme :

Leur conclusion est que je n'ai jamais, jamais, jamais agressé ma fille.

Le procureur Franck S. Maco réagit aussitôt, et un psychothérapeute est nommé comme témoin dans l'enquête. Il se procure le rapport et se dit "horrifié" : "On n'interviewe jamais un enfant neuf fois pour des agressions sexuelles ! Même dans les années 90 !"

De plus, les notes des trois personnes de l'université de Yale ont été détruites. Ce qui, là aussi, reste très inhabituel, selon plusieurs professionnels interrogés. 

Épisode 4 : non, Woody Allen n'a jamais été blanchi  

À en croire, Woody Allen et tous ses défenseurs, la justice n'aurait jamais trouvé suffisamment de preuves pour l'inculper et aller au procès. C'est faux, comme ce dernier épisode le rappelle. Il ouvre sur la conférence de presse de Franck S. Maco. Ce procureur de l'État du Connecticut déclare le 24 septembre 1993 : 

Il existe des raisons suffisantes ('probable cause', en anglais) dans ce dossier d'accusations d'agressions sexuelles pour poursuivre Woody Allen. Mais je n'irai pas au procès en raison de la fragilité de l'enfant.

Le procureur se remémore aujourd'hui l'audition de l'enfant de sept ans : 

Je lui ai demandé de me raconter ses relations avec Papa Woody. Elle avait le regard dans le vide, et est restée entièrement muette. J'ai compris que nous n'obtiendrions plus rien d'elle. 

Dylan en a longtemps voulu au procureur. Elle a toujours culpabilisé en se disant : "J'aurais dû être plus forte. Il y aurait eu un procès."

À l'occasion de ce documentaire, le procureur Maco et Dylan se rencontrent. Ils se parlent pour la première fois depuis 1992. L'homme de loi lui redit qu'il a fait cela pour son bien, que la pression médiatique à l'époque aurait été très difficile à vivre pour cette enfant de sept ans. "L'affaire s'est close avec ma décision en septembre 1993", dit le procureur dans un soupir face caméra.

Cet épisode s'attache également à démontrer le pouvoir indicible des gens célèbres. La machine de Hollywood s'est mise en ordre de bataille très tôt derrière Woody Allen : Alec Baldwin, Cate Blanchett, Adrian Brody, Diane Keaton, etc.

Mais le mouvement MeToo auquel a largement contribué le frère de Dylan, Ronan Farrow, a tout changé. Et aujourd'hui, de nombreux acteurs ayant tourné avec Woody Allen se sont excusés auprès de Dylan. D'autres ont versé leur salaire à des associations féministes : Jessica Chastain, Mira Sorvino, Timothée Chalamet, Patricia Arquette, Kate Winslet, Reese Witherspoon, etc.

De son coté, Woody Allen a sorti son 49e film en 2020. Filmé et sorti en Europe (notamment en France) mais boycotté aux États-Unis. 

Dylan, elle, a publié à deux reprises des tribunes sur son histoire, la première en 2014. Des tribunes dans lesquelles elle écrit notamment : 

Aussi loin que je me souvienne, mon père me faisait des trucs que je n'aimais pas. 

Vers un épisode 5 ? oui, si Woody Allen parle

Cette mini-série est composée de quatre volets. Mais les documentaristes Kirby Dick et Amy Ziering, nommés à plusieurs reprises aux Oscars et aux Emmy Awards pour différents documentaires, regrettent de ne pas avoir obtenu d'interview de Woody Allen et de Soon-Yi. À la place, le couple a publié un communiqué à la sortie du documentaire sur HBO :

Ces documentaristes ne se sont pas intéressés à la vérité. C'est un travail fait à la hache, criblé de mensonges (...) Et si HBO le produit, c'est que Ronan Farrow est sous contrat avec la chaîne.

Mais la réalisatrice d'Allen v. Farrow, Amy Ziering, laisse la porte ouverte :  

Je suis sure que HBO serait ok pour faire un cinquième épisode donc, s'il veut nous parler, Woody est le bienvenu !

► Allen v. Farrow est disponible depuis lundi 15 mars sur OCS