L'expression, utilisée par le ministre de l'Éducation, Jean-Michel Blanquer, est revenue sur le devant de la scène dans le débat public. Pour les uns, c'est une attaque rhétorique voire une injure, pour les autres, une dérive d'une partie de la gauche.

Le ministre de l'Éducation nationale, Jean-Michel Blanquer, a utilisé ce terme au cours d'une interview sur Europe 1, à la suite de l'attentat de Conflans-Saint-Honorine.
Le ministre de l'Éducation nationale, Jean-Michel Blanquer, a utilisé ce terme au cours d'une interview sur Europe 1, à la suite de l'attentat de Conflans-Saint-Honorine. © AFP / Alain Jocard

"Ce qu'on appelle islamo-gauchisme fait des ravages à l'université, il fait des ravages quand l'Unef cède à ce type de choses, il fait des ravages quand dans les rangs de La France Insoumise, vous avez des gens qui sont de ce courant-là et s'affichent comme tels", fustige Jean-Michel Blanquer, interviewé jeudi sur Europe 1. "[Ils] favorisent une idéologie qui, ensuite, de loin en loin, mène au pire."

Le ministre de l'Éducation nationale, qui reprend le terme utilisé par son homologue de l'Intérieur, Gérald Darmanin, à l'Assemblée nationale, a dénoncé des "complices intellectuels" d'actes terroristes comme l'assassinat du professeur Samuel Paty, tué près de son collège de Conflans-Sainte-Honorine (Yvelines) pour avoir montré des caricatures de Mahomet à sa classe de 4e. "Je serai d'une très grande fermeté face à tous ceux qui, aujourd'hui, en se croyant progressistes, font en réalité le lit d'une forme de tolérance à la radicalité", insiste le ministre.

Une "injure" rhétorique

Jean-Michel Blanquer offre ainsi sa propre définition de "l'islamo-gauchisme", terme dont il est difficile de déterminer le sens précis. Parmi ceux qui l'emploient pour désigner leurs adversaires intellectuels, on trouve des personnalités aussi variées  que Caroline Fourest, Gilles-William Goldnadel, l'ancien Premier ministre Manuel Valls, de nombreux élus ou militants RN ou le philosophe Bernard-Henri Lévy.

Pour le linguiste Albin Wagener, enseignant chercheur à l'université Rennes 2 et à l'Inalco, l'utilisation de ce terme par le ministre de l'Éducation est une "agression verbale" : "On reporte contre une autre communauté enseignante une partie de la responsabilité du crime commis contre un professeur. On injurie toute une communauté d'enseignants qui a été elle aussi touchée par cet attentat."

Selon lui, le terme est utilisé comme "une injure" contre ceux qu'il prétend désigner, et comme un "terme miroir", qui permet à ceux qui l'utilisent de se positionner. "C'est tout aussi ridicule que si on qualifiait le camp adverse de "christiano-droitisme"", ironise-t-il. Albin Wagener souligne également une "forte ambiguïté" dans ce mot : ""islamo-" peut signifier "islam" pour désigner l'ensemble de la communauté des pratiquants musulmans, ou bien "islamisme" pour désigner les fondamentalistes islamistes. Ainsi les locuteurs peuvent se faire leur propre idée. Ça induit l'idée que si on dialogue avec cette communauté, on laisse la porte ouverte au fondamentalisme."

Un terme "stigmatisant", visant à "disqualifier"

"Le terme "islam" accolé à un adjectif ou un autre nom est une manière de disqualifier l'autre", résume l'islamologue Rachid Benzine, sur France Culture. Il est donc "autant stigmatisant pour les musulmans que pour des personnes qui militeraient ou voteraient à gauche", juge Albin Wagener, qui imagine avec humour une autre version possible de cette association : "l'islamo-véganisme". Un qualificatif dont Fatima Ouassak, porte-parole du Front de Mères, a fait les frais. La politologue, qui anime également le réseau universitaire intersectionnel "Classe/Genre/Race", milite à Bagnolet, notamment pour que "les classes populaires se saisissent de l’objet écologique".

Constatant "qu’on impose la viande dans les assiettes des enfants dans la plupart des cantines scolaires", elle propose "une solution écologique", une "alternative végétarienne : le choix entre un plat de viande et un plat sans viande", raconte-t-elle dans un article du magazine Agir pour la culture. "On a assisté à une levée de boucliers totale", s'étonne-t-elle. À ses yeux, l'association de ces termes est une véritable "stratégie politique" qui vise à "disqualifier" une lutte, en sous-entendant un "dessein caché".

L'association "d'une forme de culture politique à gauche avec les attributs supposément négatifs liés à une religion, pour attaquer une communauté intellectuelle", n'est pas une nouveauté, pointe Albin Wagener. C'est ce que relève aussi l'historien Shlomo Sand, qui dresse un parallèle avec le terme "judéo-bolchévisme", employé "dans les années 1930". À l'époque, "on voulait par là lier les dangers de la révolution bolcheviste avec les préjugés judéophobes", dit-il. Désormais, il s'agirait inversement des "gauchistes qui s'allieraient aux musulmans dans un projet islamiste".

L'accusation d'antisémitisme

Pour lui, il serait donc paradoxal d'associer "l'islamo-gauchisme" à l'antisémitisme, par exemple. C'est pourtant ainsi que le définissait en 2010 le philosophe Alain Finkielkraut : un mouvement "qui est ostensiblement indifférent à la mémoire de la Shoah", composé de "l'union de gens issus de l'immigration et d'intellectuels progressistes". Ce n'était pas la première fois que le terme est associé à l'antisémitisme ou à l'antisionisme. C'est même la définition la plus proche de celle suggérée par le premier usage connu de ce mot, dans l'essai La Nouvelle judéophobie (Fayard, 2002) de Pierre-André Taguieff.

L’historien des idées y condamne "l’antisionisme" de "cette mouvance islamo-gauchiste", au sein de laquelle "des Juifs peuvent être tolérés, voire acceptés (...) à condition qu’ils fassent preuve de palestinophilie inconditionnelle et d’antisionisme fanatique", estime-t-il. Il en veut pour preuve "les manifestations pro-palestiniennes organisées à Paris en 2001 et en 2002", où "des néo-gauchistes (trotskistes, anarchistes et professionnels de l’anti-mondialisation) côtoyaient des islamistes (du Hezbollah ou du Hamas), partisans de l’élimination pure et simple d’Israël".

Depuis, le mot aura eu le temps de s'installer dans le paysage médiatique, à la faveur des débats sur la loi interdisant les signes religieux ostensibles à l’école, votée en 2004, celle de 2010 interdisant la dissimulation du visage dans l'espace public, ou au gré des polémiques sur le burkini et autres "cantines halal".

Une dérive de la gauche ?

À l'origine de cette idée de "fusion entre l'extrême gauche athée et le radicalisme religieux", on trouve notamment le philosophe Pascal Bruckner, auteur de La tyrannie de la pénitence. Essai sur le masochisme occidental (Grasset, 2006). Selon lui, ce concept désignerait bel et bien une idéologie, conceptualisée en 1994 par Chris Harman, leader du parti trotskiste britannique, dans un long article intitulé Le Prophète et le prolétariat. L'auteur y conclut que "la gauche a commis une erreur en considérant les mouvements islamistes soit comme automatiquement réactionnaires et "fascistes", soit comme automatiquement "anti-impérialistes" et "progressistes"".

De ce raisonnement, un extrait a sans doute interpellé Pascal Bruckner : "Sur certaines questions, nous serons du même côté que les islamistes, contre l’impérialisme et contre l’État. C’était le cas, par exemple, dans un grand nombre de pays lors de la seconde guerre du Golfe. Ce devrait être le cas dans des pays comme la France ou la Grande Bretagne lorsqu’il s’agit de combattre le racisme. Là où les islamistes sont dans l’opposition, notre règle de conduite doit être : "avec les islamistes parfois, avec l’État jamais"". C'est de là, sans doute, que provient l'idée "d'accommodements" avec l'islamisme, dont se rendraient coupables les "gauchistes".

"À gauche, il y a cette tradition de "convergence des luttes" qui a fait qu'il y a pu y avoir, à des moments spécifiques, des rapprochements, _non pas parce qu'il y avait des valeurs communes, mais un ennemi commun_", rétorque le linguiste Alban Wagener. "Mais à partir de ces exceptions-là, très localisées, l'extrême droite utilise désormais ce mot comme arme pour qualifier toute personne qui aurait des valeurs dites "de gauche", de tolérance, d'ouverture, de respect par rapport à la diversité."

Qui sont les "islamo-gauchistes" désignés ?

Selon l'historien Jacques Julliard, dans Le Figaro, en 2016, les "islamo-gauchistes" seraient "une poignée d'intellectuels d'extrême-gauche, peu nombreux mais très influents dans les médias et dans la mouvance des droits de l'Homme", qui ont "imposé une véritable sanctuarisation de l'islam dans l'espace politique français", provoquant "la plus incroyable inversion de presque tous les signes distinctifs de la gauche". De façon plus caricaturale, il les désigne comme des "bobos extrémistes", héritiers "des intellectuels français qui ont adhéré au XXe siècle, les uns à la violence fasciste, les autres à la violence communiste", animés par "la haine du christianisme"

Pour identifier ces "islamo-gauchistes", un documentaire a même été réalisé en 2019, Islamo-gauchisme, la trahison du rêve européen, du journaliste et réalisateur Yves Azéroual. Dans une interview accordée à Valeurs Actuelles, il désigne parmi ses supposés partisans, "des députés de la France Insoumise, des militants du NPA, du PCF, d’EELV, des journalistes, des intellectuels de gauche", qu'il qualifie "d'idiots utiles".

Il présente ce qu'il considère comme les visages de "l'autre face" de cet "islamo-gauchisme" : "militants indigénistes, décolonialistes et autres racialistes (...), des activistes dont le discours antisioniste fleure bon l'antisémitisme". "Ils ne sont pas Charlie", résume-t-il. Parmi eux, on trouverait les journalistes Aude Lancelin, Edwy Plenel, Taha Bouhafs ou Rokhaya Diallo, dont les paroles auraient "entraîné des meurtres", selon Pascal Bruckner. On trouve aussi pêle-mêle des personnalités politiques comme le militant du NPA, Olivier Besancenot, ou des députés de La France Insoumise, comme Danièle Obono.

Certains "islamo-gauchistes" désignés ont fini par s’emparer du terme pour en retourner le sens et s’en revendiquer. Ainsi, Clémentine Autain assume : "Je ne comprends pas exactement ce que veut dire le mot, mais si ça désigne l’intersectionnalité des luttes, alors oui, c’est ça qui me préoccupe. Je suis de gauche, et je me bats contre le rejet des musulmans en France."

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