Cédric Herrou, l'agriculteur de la vallée de la Roya, plusieurs fois attaqué en justice pour avoir porté assistance à des migrants, raconte dans "Change ton monde" (Les liens qui libèrent), son parcours depuis 2016. Pour lui "l'État s’est senti acculé" dans la gestion de l'aide aux exilés. Entretien.

Cédric Herrou
Cédric Herrou © AFP / Loïc Venance

De Cédric Herrou, on sait qu'il est le poil à gratter de la machine judiciaire sur la question de l'accueil des migrants. Ce maraîcher de la vallée de la Roya, encaissée aux confins des Alpes-Maritime et de l'Italie, était, il y a un certain temps, un jeune homme assez agacé par les inégalités sociales et les difficultés de trouver sa place dans le monde, au point qu'il avait finalement choisi de cultiver son jardin et n'avait pas spécialement envie qu'on vienne l'y déranger. 

À titre personnel, il a hérité d'une tradition de famille d'accueil, puisque sa mère travaillait pour la protection de l'enfance. Tendre la main, c'est une seconde nature chez les siens, mais en 2016 il avait envie "qu’on me laisse tranquille, d’être libre". Son engagement a mûri peu à peu, et avec le recul il dit aujourd'hui "après, on se rend compte qu’on a fui par lâcheté. Au début il y a du doute, je n'avais pas envie de m’emmerder la vie non plus. Mais au nom d’une morale..." Au nom d'une morale, ou bien entraîné par réalité de la souffrance et en côtoyant d'autres personnes de bonne volonté, Cédric Herrou est devenu le Cédric Herrou que le grand public connaît aujourd'hui, celui qui tend la main aux migrants de la vallée de la Roya.

Surpris de découvrir des "réseaux formels ou informels"

Il aime d'abord rappeler que dans son entourage : "On n'a pas attendu qu'il y ait des migrants pour aider les gens en difficulté". Cédric Herrou n'est donc pas le seul dans sa vallée à tendre la main. Lui a été médiatisé : "Ce sont notamment les autorités locales qui au départ ont voulu me faire passer pour un gauchiste ultra-engagé", dit-il. Mais on devine, en le lisant, que des dizaines de citoyens portent secours, ponctuellement ou fréquemment, à ces voyageurs pris dans la nasse des accords de Dublin, qui les contraint irrémédiablement à un retour là où ils ont débarqué. 

Cédric Herrou n'est pas non plus tout seul en France. Il a été lui-même surpris de découvrir des "réseaux formels ou informels", en plus des associations agréées.

"Lorsque nous sommes allés montrer le film de Michel Toesca, "Libre" [documentaire consacré à son histoire, NDLR], un peu partout en France, j'ai découvert qu'en fait il y a beaucoup d'associations qui se préoccupent de cela. J'imaginais que personne ne se sentirait vraiment concerné par la migration, or, les salles étaient pleines, les gens sont venus poser beaucoup de questions. Beaucoup agissent dans leur coin, sans bruit. Ils n'ont pas de position politique particulière, ce n'est pas ça qui les intéresse. Ils ne sont pas plus d'ultra-gauche que moi. Quand le pape dit qu'il faut aider les migrants en danger, on ne le traite pas d'ultra-gauche."

Gendarmerie, police et préfecture

La première fois qu'il a fait monter une famille dans sa fourgonnette C15, en 2016 entre Vintimille et Breil-sur-Roya, il ne s'est pas senti investi d'une mission, pas encore. Mais laisser sur le bord de la route femmes et enfants, ou hommes blessés, lui est devenu insupportable. Son exploitation agricole, en pleine nature, devint ainsi un refuge pour ces êtres errants. Des bénévoles sont venus lui prêter main forte. Un système d’entraide s'est mis en place pour distribuer de la nourriture, héberger quelques nuits des personnes avant de les accompagner dans une gare, ou aller présenter les mineurs aux services de l'enfance.

Ce n'est pas sous cet angle que la préfecture des Alpes-Maritimes a apprécié la situation, mais Cédric Herrou n'imaginait pas pour autant devenir le punching-ball des autorités locales. Il a été mis sous surveillance par caméras, arrêté, gardé-à-vue, bref, cette activité lui a valu une vie comparable à celle d'un délinquant ballotté d'un interrogatoire à l'autre. "_Avec mon casier, n'importe quel pays m'accorderait l'asile"_, souligne-t-il ironiquement. Mais ne noircissons pas le tableau, Herrou le reconnait lui-même, "la France, c’est pluriel, c’est pas tout sale en Préfecture et chez les flics, on a aussi travaillé en bonne intelligence". 

Avec les gendarmes mobiles, il affirme avoir "entretenu des très bonnes relations, lorsqu'il acheminait des migrants pour qu'ils aillent prendre un train et régler leur situation. Les gendarmes mobiles, quand on discute avec eux, on s’en sort. _Courtoisie, respect, cela a été notre mot d’ordre_, ça surprenait de voir qu’on n’était pas des énervés."

En revanche il décrit dans son livre le comportement violent des policiers de la PAF (Police de l'air et des frontières), les insultes à son endroit et également à l'égard des policiers de Nice ("Ici on n'est pas les tapettes de la police de Nice"), sans parler du tatouage d'une Croix de fer allemande, décoration préférée de Hitler, remarquée sur le mollet d'un des agents.

Les subtilités du droit et la force de la propriété

Dans les Alpes-Maritimes la loi ne s'applique de la même façon, selon les parquets, les corps de forces de l'ordre, gendarmerie ou Police de l'air des frontières, et ce qui est vrai en gare de Breil ne l'est plus à Cannes, dit Herrou dans son livre. Ainsi, les migrants, avant même d'avoir pu atteindre un guichet administratif qui étudie leur situation, sont renvoyés manu militari en Italie, où ils n'ont pas plus d'abri qu'ailleurs. Systématiquement, ils repassent la frontière à Vintimille vers la France, et à chaque fois qu'ils reviennent ainsi, ils se font reprendre par la police. Cela fait une croix de plus pour les statistiques d'efficacité de la préfecture.

Face à ce cercle vicieux, Cédric Herrou soulève un point de droit inattendu ou mal connu du grand public : la force du droit de propriété. "Je ne savais pas que la propriété privée était aussi protégée que cela en France. Le fait d’être passé chez moi, sur ma propriété donc, permet aux migrants sans papiers d'engager le protocole de demande d'asile. Et là ils deviennent en voie de régularisation", explique Cédric Herrou. 

"Les juges jugent en droit, ils aiment leur métier"

Cédric Herrou ne suggère même pas que l'on fasse comme lui. Qui d'ailleurs, dispose d'une vieille camionnette, d'un grand terrain agricole pouvant se transformer en camping, et sait aussi bricoler ? Il n'écrit pas un manifeste de désobéissance civile, au contraire : il n'a de cesse de relire les textes, les lois et de chercher de l'ordre. De l'ordre au service de l'humanité.

Il appelle l'État à respecter la loi. Il est de ces citoyens, un peu naïfs peut-être, qui pensaient vivre au pays des droits de l'Homme, dans une démocratie sereine et dans une république une et indivisible, égalitaire même. Il le croyait, mais il s'est malencontreusement heurté aux murs de la réalité en aidant des personnes sans toit à atteindre les bureaux qui leur permettraient de faire étudier leur situation et demander l'asile selon les règles.

Après quatre ans de tracasseries, accusations, condamnations, relaxes, il déclare tranquillement : "J’aime aller en procès car en général on est écouté. Sauf si le juge est très à droite. Et encore, même à Grasse, on a gagné contre Éric Ciotti." Quand on l'interroge sur sa confiance en la justice, il répond : _"J'ai confiance en l’humain mais pas confiance dans le groupe. Les procureurs, c'est le groupe, ils répondent à la pression du ministère (on dit d'ailleurs le ministère public, NDLR). Les juges eux, jugent en droit, ce sont des gens et ils aiment leur métier."_

"Ce que je reproche à la gauche c’est de se plaindre d’être en procès, or c’est là le moment d’être écouté."

Ces multiples rendez-vous devant les tribunaux ont fini par obliger la justice à préciser ses intentions sur la manière de juger l'accueil de migrants par les citoyens. Le 6 juillet 2018, le Conseil constitutionnel consacre ainsi "le principe de fraternité" : on peut aider un étranger, avec ou sans papier, les citoyens ne sont pas chargés des contrôles. Le conseil minimise par ailleurs la portée du "délit de solidarité". Ce délit n'existe pas en tant que tel, mais il est de fait posé par l’article L 622 du code de l’entrée, du séjour des étrangers et du droit d’asile.

Les sages du Conseil constitutionnel ont considéré que si l'aide est désintéressée, elle ne saurait être passible de poursuites, même en cas de séjour irrégulier des étrangers, et ce au nom du "principe de fraternité". En revanche, "l’aide à l’entrée irrégulière" reste sanctionnée, ce qui maintient les passeurs en dehors du droit.

Cédric Herrou s'inquiète toutefois de voir que le tribunal de Lyon a récemment requis (le 23 septembre dernier) cinq mois de prison avec sursis contre un chercheur qui a aidé trois Érythréennes. "Ils sont toujours sur la même posture, c’est inquiétant de ne pas changer de position, alors que normalement, ils doivent faire du droit", estime l'agriculteur.

Le militant considère que "l'État n'assume pas qu'il est dans  l'illégalité. Du coup, ça devient un débat pour ou contre la migration". Et Cédric Herrou de renchérir en faisant remarquer qu'il finit par gagner ses procès parce que ces avocats "lisent les textes, tout simplement, que ce soit la convention de Genève, les accords de Schengen, etc. Et finalement on essaie de me condamner parce qu'on se sert des failles. Ma lecture c'est qu'ils ont voulu condamner des gens qui voient les failles, et mettent l’État en péril."

"L'État s’est senti acculé. Ils ne sont pas habitués à du contre-pouvoir qui vient avec de la proposition."

Cédric Herrou conclut cet entretien en faisant remarquer que, tout de même, faire apparaître le droit des migrants et de ceux qui les aident, à la barre des tribunaux, "coûte à chaque fois des dizaines de milliers d'euros ; c'est aussi comme ça qu'ils essaient de nous saigner". C'est grâce à des dons qu'il peut financer ses frais d'avocat et de justice. Et il ajoute, que s'il y a beaucoup de Cédric Herrou partout en France, invisibles, silencieux, mais efficaces dans leur secours, il y a en a aussi en prison, "car qui n'a pas les moyens, ou qui n'est pas assez éduqué ou assez blanc et socialement inséré, celui-là se fera coffrer direct et personne ne l'aidera".

Aujourd'hui, il attend sans grande inquiétude que la cour de Cassation confirme sa relaxe dans l'affaire du squat des Lucioles, une ancienne résidence de vacances de la SNCF investie par un collectif d'associations pour loger des personnes en exil. 

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