Finalement, le procès s'est tenu sans lui. La Cellule 34 était aux prévenus absents cet après midi. Passée la frustration de ne pas voir (on comprendra pourquoi plus loin) celui qui mobilisé la fine fleur de la PJ et de l'antiterrorisme français en 2009, restait la curiosité. Qu'est-ce qui a poussé Thierry Jérôme, un héraultais de 54 ans, à inonder certaines politiques de lettres menaçantes et de munitions ? Après trois heures d'audience, il faudra repasser pour la curiosité.

Cibles verrouillées et lol

Alors le débat s'est focalisé sur une autre question : peut-on être cohérent dans l’incohérence ? « Oui », répond Me Matthieu Croizet, avocat de Thierry Jérôme qui plaide pour un homme « dérangé ». On s’en serait un peu douté, vu que Thierry Jérôme a au moins conclu une de ses 39 lettres de menaces par « lol ». Et pour l’avocat, qui produit deux expertises psychiatriques, son client doit être relaxé parce qu’il n’avait plus toute sa tête durant les longs mois (mai 2007 – septembre 2009) où il rédigeait ses courriers à Nicolas Sarkozy, Nonce Paolini (TF1), Jean-Pierre Pernaut (« Crève charogne », écrivait Thierry Jérôme), Rachida Dati, Alain Juppé etc. Je passe sur le contenu quelquefois abscons des messages (« vous n’êtes que des morts en sursis, amis des morts verrouillés »), et j’en reviens à cette question qui réjouirait des élèves de terminale au bac philo : peut-on être cohérent dans l’incohérence ?

Si la question se pose, c’est que Thierry Jérôme, qui a reconnu les faits devant le juge, tout en peinant à les expliquer autrement que par la colère, était assez bien organisé. Bien qu’ayant des difficultés à se déplacer (il est handicapé à 80%), il multipliait les envois tout en prenant garde à varier les bureaux de poste. Quand la police a commencé à se rapprocher de lui, il a changé le disque dur de son ordinateur, caché dans le manche métallique d’un balai des balles enrobées de gaze pour que ça ne fasse pas de bruit. Balles qu’il passait préalablement au Mirror pour ne pas laisser d’empreinte.

Pour la partie civile, et pour la procureure, cette organisation montre que Thierry Jérôme, tout frappadingue qu’il était, n’était pas un dément. Alors Me Croizet a beau évoquer l’abolition du discernement chez son client au moment des faits, et cette « cohérence dans l’incohérence » l’accusation ne le suit pas. Elle réclame deux ans de prison avec sursis. On aurait aimé connaître la réaction de Thierry Jérôme, mais à 12h48, selon les pompiers de Paris, soit 42 minutes avant le début de l’audience, il a fait un malaise. Conduit à l’hôpital Bichat, il a eu droit à une place médicalisée dans un TGV pour Montpellier ce lundi soir.

Dati, 10 000 fois symbolique

Deux ans de prison avec sursis requis…du sursis parce que Thierry Jérôme présente quand même une série de pathologies lourdes, mais de la prison, même symbolique, parce que, relève la procureur, au-delà des menaces elles-mêmes, il y a eu des dommages collatéraux. Ces dommages, ce sont les 50 personnes gardées à vue, et/ou perquisitionnées, et/ou sur lesquelles on a prélevé empreintes et ADN. « Quelques années après Maxime Brunerie, on menaçait le chef de l’état », précise un avocat pour justifier l’enquête hors normes qui a suivi les envois de balles à Nicolas Sarkozy. En revanche, il n’a pas été retenu contre Thierry Jérôme quelques tentatives d’humour un peu lourd : il lui arrivait de gribouiller de fausses adresses d’expéditeurs au dos des courriers de menaces. Ainsi, sous sa plume, Gif sur Yvette était devenu Ogive sur Tête.

La procureure a donc été plutôt clémente dans ses réquisitions, et les avocats des parties civiles compatissants face à Thierry Jérôme, que son défenseur présente d’ailleurs comme un « pauvre type ». Sur les 19 personnes physiques menacées par Thierry Jérôme, seules 4 demandent des dommages et intérêts. Les conseils de Philippe de Villiers, Frédéric Lefèvre, et Raymond Couderc (maire de Béziers) réclament un euro symbolique. Rachida Dati, elle en veut 10 000. Interrogé sur cette différence d’estimation du préjudice subi, l’avocat de l’ancienne Garde des Sceaux, Me Aurélien Hamelle, réussit une jolie pirouette : « c’est symbolique aussi, parce que jamais Thierry Jérôme ne pourra payer ».

Le délibéré sera rendu le 15 janvier à 13h30

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