En Turquie, la plus haute cour vient de juger illégal le blocage de Wikipédia. La Turquie mais aussi la Chine censurent l'encyclopédie en ligne participative. La Russie veut son propre site alternatif. Wikipedia dérange en plusieurs endroits du monde.

Wikipedia fait partie des 7 sites les plus visités en France, et parmi les 150 les plus fréquentés au monde.
Wikipedia fait partie des 7 sites les plus visités en France, et parmi les 150 les plus fréquentés au monde. © AFP / Lionel Bonaventure

Wikipédia a été classée parmi les initiatives les plus remarquables des 50 dernières années. Le Project Management Institute (PMI) l'a placée dans sa liste des 50 projets les plus influents. On  trouve dans ce classement des événements ou inventions très diverses, comme, la Fashion Week, le web, la réserve mondiale de semences Svalbard, Apollo 11, la voiture Prius,  l'ISS ou le bitcoin. Ce classement iconoclaste, n'épargne pas à l'encyclopédie en ligne, hébergée par la Wikimedia fondation, fondation américaine, les critiques ou les censures. 

Elon Musk, qui a récemment consulté sa page, a demandé gentiment à ce quelqu'un enlève le mot investisseur, car il considère ne pas en être un. Pour certains pays, les mots ne prêtent pas à sourire, et ils ont choisi d'interdire tout simplement l'utopique encyclopédie chez eux. 

En Turquie , une violation de la liberté d'expression 

La Cour constitutionnelle, la plus haute instance juridique en Turquie, a jugé jeudi que le blocage par le gouvernement de l'encyclopédie en ligne Wikipédia constituait une "violation de la liberté d'expression". La Cour a conclu à la majorité de ses membres à l'illégalité de l'interdiction de l'accès à Wikipédia.

Le différend entre la fondation Wikimédia qui finance l'encyclopédie, et les autorités turques a commencé en avril 2017, en raison de deux articles qui faisaient le rapprochement entre elles et des groupes extrémistes. Les recours à Ankara n'ayant rien donné, la fondation Wikimedia a saisi la Cour européenne des droits de l'homme. 

Le levée effective du blocage doit à présent être examinée par le même tribunal qui avait débouté Wikimédia, en tenant compte de la décision de la Cour constitutionnelle.

Les autorités turques avaient affirmé que le blocage resterait en vigueur tant que les deux articles en question de Wikipédia, qui présentent la Turquie comme "un des acteurs qui ont été à l'origine de la guerre civile en Syrie et (un État) qui soutient et arme des organisations terroristes", n'auraient pas été retirés.  En général, Wikipédia ne retire pas les articles pour lesquels elle est censurée. 

La Turquie a, par le passé, bloqué d'autres sites qui émettent des critiques sur le parti au pouvoir. Facebook ou Twitter en ont parfois fait les frais. Au Conseil de l'Europe, on considère que la Turquie a des pratiques antidémocratiques en censurant des sites internet. Globalement, il faudrait, selon la Commissaire chargée des droits de l'homme, Dunja Mijatovic, revoir le système turc en matière de liberté d'expression.

En Chine, un cyberespace souverain coupé du monde

Google, YouTube, Twitter, Wikipedia ou Facebook sont interdits en Chine. Le 15 mai dernier, Wikipedia a été interdit dans le pays, dans toutes les langues. 

Là-bas on parle de "Grande muraille informatique" derrière laquelle les autorités se protègent. Il y a quelques mois, le régime a rappelé sa philosophie en matière d'internet : "Les gouvernements ont le droit d'appliquer des lois, des règlements, des politiques et des mesures correspondant à leur situation nationale (...) afin de sauvegarder leur souveraineté dans le cyberespace". Les autorités chinoises n'entendent donc pas répondre à quelques contestations que ce soient sur le sujet. 

La Russie veut son Wikipedia

En Russie, est entrée en vigueur cette année une loi controversée destinée à doter le pays d'un "internet souverain" isolé des grands serveurs mondiaux. À cette occasion, Vladimir Poutine a appelé à la création d'une encyclopédie en ligne russe plus "fiable" que Wikipedia.  "En ce qui concerne Wikipedia (...) il est mieux de le remplacer par la nouvelle Grande encyclopédie russe sous sa forme électronique", a déclaré le président russe au Kremlin au cours d'une réunion d'une commission sur l'avenir de la langue russe. Il faisait ainsi allusion à une Encyclopédie russe parue entre 2007 et 2014, actuellement uniquement disponible en version papier. "Au moins, ce seront des informations fiables, présentées de manière bonne et moderne", a -t-il ajouté. 

Le gouvernement prévoit de consacrer près d'1,7 milliard de roubles (26,7 millions de dollars) sur les trois prochaines années à la mise au point de cette encyclopédie en ligne russe.  En Russie des tribunaux recourent à Wikipedia pour avoir accès aux décisions de justice. La version en russe de ce site internet affirme disposer de plus d'un million et demi d'articles.   

En 2015, les autorités russes avaient brièvement interdit Wikipedia à cause d'une entrée donnant, selon elles, des indications sur la préparation d'une drogue à base de cannabis. 

Wikipédia a, par ailleurs, été bloquée en novembre 2019 au Turkménistan. La biographie du président Gurbanguly Berdimuhamedow a été complétée par des câbles diplomatiques américains publiés par Wikileaks. Aujourd'hui la page indique le parcours de cet homme qui instaure un culte la personnalité et qui est considéré par plusieurs organismes indépendants comme un dictateur. 

En Iran, coupure générale temporaire

En Iran, en novembre 2019, lors de manifestation contre l'augmentation du prix des carburants, les autorités ont coupé l'accès à internet en général et donc à Wikipédia. Les autorités iraniennes ont également restreint l'accès à l'internet mobile dans plusieurs provinces, en réaction à de nouveaux appels à manifester ce jeudi circulant sur les réseaux sociaux. Les manifestations ont d'abord été déclenchées en novembre par des hausses des prix de l'essence, mais les revendications sont désormais beaucoup plus larges et portent notamment sur la question de la liberté politique. L'Iran, qui a violemment réprimé cette contestation, accuse les "voyous" liés aux exilés et aux pays ennemis - les États-Unis, Israël et l'Arabie saoudite - d'avoir attisé les troubles sur les réseaux sociaux.

Deux jours de censure au Venezuela pour une guerre anti-fake news

En janvier 2019, l'accès à Wikipédia est coupé suite à une guerre d'édition concernant la version espagnole de l'article Juan Guaidó. La coupure est complète pendant deux jours. Les pages Wikipédia étaient le terrain de conflits d'influence entre pro-Maduro et pro-Guaido. Les uns écrivaient que Juan Guaido était devenu président par intérim du Venezuela et précisaient que Maduro avait une "légitimité contestée", les autres effaçaient systématiquement ces changements. Wikidata et Wikimedia Commons n'avaient pas été affectés par cette coupure. 

Cas d'autocensure de Wikipédia pour protester contre la loi en Italie

C'est un cas très particulier qui mérite d'être noté par son originalité. Le 4 octobre 2011, ce sont les administrateurs de la Wikipédia en italien qui ont eux-mêmes fermé le site pour protester contre le paragraphe 29 d'une loi sur l'espionnage en ligne et la surveillance des internautes. Le projet de loi autorisait n'importe qui se croyant lésé par le contenu d'un site Web d'obtenir un droit de réplique ne pouvant être ni modifié ni critiqué, sur le même site. Il pouvait exiger ses rectifications sans aucun débat, dans les 48 heures, et sans évaluation par un juge du délit supposé. Toutes les pages Wikipédia italiennes ont été pendant trois jours redirigées vers une déclaration d'opposition au projet de loi. Comme beaucoup de projets législatifs en Italie, celui-ci n'est jamais entré en vigueur. 

Un cas de conflit  en France

L'affaire de la station hertzienne militaire de Pierre-sur-Haute commence en avril 2013. La direction centrale du renseignement intérieur (DCRI) exige de Rémi Mathis, alors administrateur de la Wikipédia en français, président de Wikimédia France, de supprimer l'article "Station hertzienne militaire de Pierre-sur-Haute", sous peine d'être gardé à vue. Il s'exécute, mais sous la pression de la communauté wiki, l'article est remis en ligne. Pour les autorités françaises,  l'article contenaient "des éléments classifiés relatifs à la chaîne de transmission d'ordre de mise à feu nucléaire". Reporters Sans frontières qui s'était saisi de l'affaire, estime que les termes de la page, ont été établis à l'issue de la diffusion d'un reportage sur Loire 7, or le reportage avait été réalisé avec l'aide de l'armée française. 

Ailleurs dans le monde, on peut aussi citer, en reculant encore dans le passé, qu'en 2006 et 2007, en Ouzbékistan et au Pakistan, Wikipédia en arabe a été bloquée du 30 avril 2008 au 13 février 2009 en Syrie, mais les Syriens ont pu continuer à consulter les sites dans d'autres langues.

En mai dernier, le cofondateur de Wikipedia, Jimmy Wales, estimait qu'il voyait s'effriter son rêve d'un internet libre et global, sous les assauts des gouvernements aussi bien autoritaires que démocratiques. Il ne l'enterrait pas encore, même s'il trouvait bien peu de justifications à son "optimisme pathologique".

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