Le 7 janvier 2015, Frédéric Boisseau, responsable d'une équipe d'agents de maintenance énergétique, est le premier à tomber sous les balles des terroristes venus décimer la rédaction de Charlie Hebdo. Cinq ans après, sa compagne, Catherine, a accepté de répondre aux questions de France Inter.

Sur l'immeuble des anciens locaux de Charlie Hebdo, le portrait de Frédéric Boisseau (en haut à gauche) parmi ceux des victimes de l'attentat du 7 janvier 2015
Sur l'immeuble des anciens locaux de Charlie Hebdo, le portrait de Frédéric Boisseau (en haut à gauche) parmi ceux des victimes de l'attentat du 7 janvier 2015 © Radio France / Rémi Brancato

En cinq ans, jamais elle n’avait évoqué son histoire auprès d’un journaliste. Ce lundi, Catherine ouvre la porte de sa maison, dans un village du sud de la Seine-et-Marne. Bientôt 17 ans qu’elle l’occupe et ici, c’est Frédéric, celui qu’elle appelle son mari, même s’ils ne sont jamais passés devant le maire, qui avait fait tous les travaux de rénovation. Directe, combative, elle pose une condition à l’entretien, discutée avec ses enfants : pas d’enregistrement de sa voix pour la radio. "Je ne prends jamais de décisions sans eux" précise la mère de famille de 49 ans :  "Frédéric c'est mon histoire et la leur".

"Si je n’avais pas eu d’enfants, je serai partie avec lui"

Pendant deux heures, autour de la table de sa cuisine, elle se remémore ce 7 janvier 2015 : l’appel de Jérémy, le collègue de Frédéric, responsable d'opérations en maintenance énergétique, qui lui annonce que son mari a été touché par des tirs. Le parcours interminable dans Paris, pour finalement apprendre d’un policier, en fin d’après-midi, la terrible nouvelle. Frédéric Boisseau est la première victime de la vague d’attentats de 2015

"C’est violent, on ne comprend pas", dit simplement Catherine, "mais encore aujourd’hui, on ne comprend pas". "_La première chose que j’ai pensée c’est ‘qu’est-ce que je vais dire aux enfants ?’_" se souvient-elle. Les deux garçons, âgés alors de 11 et 13 ans ont très vite été son moteur, son seul but pendant ces cinq ans. "Si je n’avais pas eu d'enfant, je serai partie avec lui", dit-elle, ajoutant "la priorité c'était les enfants, et ça l'est toujours".

Elle confie n’avoir jamais pleuré devant eux. "Ce n'est pas à eux de me consoler, c'est à moi de les consoler, il ne faut pas inverser" explique-t-elle. "Au début on était très collés, il y avait un besoin. Puis ils ont commencé à se renfermer un peu et je ne les ai pas laissés faire : on a beaucoup parlé. Ils avaient un papa qui faisait beaucoup de chose avec eux. Ils bricolaient toujours avec leur père. Ils étaient toujours derrière lui, ils faisaient de la moto.

Les enfants avancent plus vite que nous pour se remettre.

Aujourd’hui, les deux adolescents "vont très bien" assure-t-elle. "Il a bien fallu un an ou deux, mais les enfants avancent plus vite que nous pour se remettre". Ils n’ont pas eu besoin de suivi psychologique sur le long terme, raconte leur mère, qui, elle-même, n’a jamais voulu parler à un psychologue. 

Dans le salon, les portraits du père sont partout. "On parle toujours de Frédéric, il n'y a pas un jour où on ne parle pas de lui". Ses deux fils prennent d’ailleurs son chemin. L’aîné, aujourd’hui âgé de 18 ans, étudie dans le secteur énergétique dans lequel son père travaillait. Le cadet aimerait devenir boulanger pâtissier, la profession que son père aurait aimé exercer. "C'est inconscient mais ils font beaucoup de choses pour ressembler à leur papa", dit leur mère.

"Les gens qui connaissaient Frédéric ne l’ont pas oublié (…) le principal est là"

Aujourd’hui, Catherine dit ne plus pleurer. "Il n’y a plus de larmes, il y en a peut-être trop eu". "J’ai repris un travail, fait avancer mes gosses, je suis mieux à présent", conclut-elle. Après deux ans et demi d’arrêt maladie, et plus de vingt ans dans la même boite en tant que secrétaire, à Paris, il lui était insupportable de retourner travailler dans la capitale et de devoir s'éloigner chaque jour trop longtemps de ses enfants. 

Alors la société Sodexo, qui employait son mari, lui a trouvé un emploi dans une école près de chez elle, dans le sud de la Seine-et-Marne. Elle dit être très entourée par l’entreprise, mais aussi et surtout par sa famille, ses voisins, et les habitants de son village. Pendant cinq à six mois après le drame, elle se souvient avoir "reçu des courriers venus de partout en France : des sacs entiers, certains adressés à la mairie". Ces lettres, lues une à une, l’ont aidée, assure-t-elle, mais Catherine n’a jamais eu la force d’y répondre. 

Cette interview "c'est aussi l'occasion de remercier tous ces gens, qui recevront, qui sait, une réponse, dans dix ans, lorsque j'en serai capable" sourit-elle.

"Dans mon malheur, j’ai aussi rencontré des gens super bien", sourit-elle aussi, à propos notamment de son avocat, Jean Reinhart, présenté par l’intermédiaire de la société Sodexo. Il est l’un des rares, dit-elle, à faire partie du "cercle" intime. Car pour Catherine, il y a les amis "d’avant" et les gens rencontrés depuis, qui "ne savent pas". "Je ne veux pas que cela fausse les relations", explique-t-elle.

"Tous les gens qui connaissait Frédéric ne l’ont pas oublié" dit-elle. "Dans mon village, il n’est pas oublié, à chaque commémoration au monument aux morts, il y a toujours un mot pour lui et le principal est là" souligne-t-elle. La mémoire de son mari a-t-elle été éclipsée par la notoriété des autres victimes ? La question est balayée : elle n’a "jamais voulu" mettre la lumière sur sa famille. "J’avais suffisamment de choses à gérer", conclut-elle simplement 

"Je veux regarder en face les personnes qui ont aidé" les terroristes

Pas de polémique, mais une colère froide : "j'en veux à mort aux deux abrutis : je ne veux même pas dire leur nom, ce serait leur faire trop d'honneur", cingle-t-elle au sujet des terroristes.

Depuis cinq ans, une chose a changé : "je prends les choses comme elles viennent, comme le faisait Frédéric". Ainsi, elle ne peut pas encore penser au procès qui doit débuter en mai. "J’irai à toutes les journées d’audience et si je vois que c’est trop dur, j’arrêterai. Mais je veux voir la mécanique de tout cela et regarder en face les personnes qui les ont aidés". 

Ce mardi, comme chaque année, Catherine doit se rendre à Paris, pour les commémorations, rue Nicolas Appert, mais toujours en retrait, avec ses enfants, le frère et les parents de son mari, car "il faut que Frédéric soit représenté". "Pour moi cela ne fait pas cinq ans, honnêtement, je pense que cela fait trois semaines et demi, j’ai perdu la notion du temps", lâche-t-elle, après plus d’une heure d’entretien.

Et après l'avoir quittée, Catherine prend son téléphone, nous rappelle pour un détail oublié. "Depuis cinq ans, j’ai été baptisée, je ne l'étais pas même si j'ai toujours été catholique" dit-elle. Pourquoi, lui demande-t-on ? "Frédéric l’était, même s’il n’était pas pratiquant et après tout ça, c'est venue vital pour moi". Une heure avant, elle avait confié son énervement à propos de ces connaissances qui l'incitent à "refaire sa vie".  "Hors de question !"

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