Confinement oblige, enfants et parents se sont retrouvés plus longtemps derrière les écrans, alors que les discours alarmistes sur leur nocivité étaient largement répandu. Les écrans valent-ils mieux maintenant qu'avant ? Entretien avec le psychiatre Serge Tisseron.

Les écrans ne sont pas devenus meilleurs pour la santé des enfants avec le confinement
Les écrans ne sont pas devenus meilleurs pour la santé des enfants avec le confinement © Getty / .

Pas de télé le matin ni dans la chambre, pas d'écran avant trois ans, discuter avec l’enfant de ce qu’il voit et fait avec les écrans, mais aussi pas de smartphone quand on est avec un bébé... les recommandations du psychiatre Serge Tisseron ne varient pas en temps de confinement. L'auteur de 3-6-9-12. Apprivoiser les écrans et grandir (Erès) estime que si on n'a pas suffisamment pris en compte ses préconisations ces dernières années, "c'est le moment où jamais". 

"Pendant longtemps, les médias n'ont rien dit sur les écrans, puis ils ont relayé un discours particulièrement anti-écrans", explique Serge Tisseron. "Les parents se sont sentis culpabilisés, et beaucoup n’ont pas pour autant régulé les écrans parce que le discours était si alarmiste qu’ils ont eu l’impression que le mal était déjà fait sur leurs enfants". Aujourd'hui on constate que les enfants souffrent de troubles de la concentration, de lacune dans la reconnaissance des mimiques, phénomènes qui inquiètent l'Éducation nationale. C'était l'état des lieux avant la crise du coronavirus.

Tous inégaux face aux écrans

Confinement oblige, les parents sont restés inégaux face à la maîtrise d'internet et des écrans par leurs enfants. Certains parents diront à quel point ces mois de mars et avril auront été une bataille permanente pour trouver des alternatives. Ou bien ils se seront eux-mêmes réfugiés derrière les pages Facebook et Instagram de leurs amis.

"Ceux qui avaient réussi à maîtriser l'utilisation des écrans par leurs enfants, à modérer les temps de consultations et les types d'activité avant le confinement, y sont mieux parvenus pendant le confinement" estime le psychiatre. Mais "à la rentrée, on s'apercevra que certains enfants ont passé leur temps devant la télé, parce que les parents travaillaient à domicile, ou bien étaient eux-mêmes devant la télé".

Ainsi les curieux et créatifs derrière les écrans le resteront, et les passifs, de même.

Cela fait des années que Serge Tisseron interroge sur "ce que l'on fait avec un écran", plutôt que le temps compté en heures. "L'important", dit-il, "c'est l'alternance des activités, avec ou sans écrans, mais aussi l’accompagnement, qui consiste à choisir des programmes de qualité, parler avec l’enfant de ce qu’il voit et fait avec les écrans et encourager ses activités de création". "Donc je le répète," insiste-t-il, les écrans 'il faut apprendre à s'en servir tous ensemble autant qu’apprendre à s'en passer".

Son discours est un discours de l'effort quotidien, "Mon 3-6-9-12, lancé en 2008, a gagné en influence, mais pas suffisamment, et les médias peinent à relayer un discours mesuré comme on l’a vu aussi avec l’avis de l’académie des sciences".

De la même façon il rappelle que selon une étude de l'Unicef de 2017, "l'utilisation des réseaux sociaux est plutôt bénéfique pour les enfants", mais à condition d’être relayée par des rencontres dans la réalité.

Après les écrans, le problème des enceintes vocales

Désormais il faudra inclure dans cette démarche raisonnée les enceintes connectées. C'est ce que rappelle Serge Tisseron dans son livre dont la parution a été retardée en Mai pour cause de Covid-19, L'emprise insidieuse des machines parlantes (Les liens qui libèrent).

Google et Amazon ciblent leurs campagnes publicitaires en relayant le discours hostile aux écrans, y explique-t-il, car ils constatent que c'est le discours qui fait vendre. Et "de la même façon qu’Internet a semblé, à beaucoup de parents, dans les années 2000, le bon moyen de protéger leurs enfants des dangers de la rue, il est probable que beaucoup d’entre eux seront tentés de voir dans ces robots conversationnels une alternative vertueuse aux écrans".

Mais là encore, il faut selon le psychiatre apprendre à maîtriser les enceintes. "Pas avant 6 ans", conseille-t-il. "Je ne voudrais pas qu'on fasse avec les enceintes, la même chose qu'avec les smartphones".

Or, c'est comme pour les smartphones, personne ne dit aux parents qu'il ne faut les mettre à disposition des enfants, et elles sont de surcroît libres d'accès dans les salons des foyers français. "Des mères de familles me demandent pourquoi on ne les a pas mises en garde contre les dangers des smartphones pour les jeunes enfants" témoigne-t-il, "je ne veux pas qu’on puisse dire dans quelques années la même chose pour les enceintes connectées".

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