En France, le congé paternité est un des plus courts d'Europe. Le congé parental est majoritairement pris par les femmes. Les mesures pour un meilleur partage des tâches parentales à la naissance ne semblent pas d'actualité, puisque la France a pesé dans l'adoption d'un texte européen moins ambitieux.

En France, le congé paternité est de 11 jours consécutifs, 18 en cas de naissances mulitples.
En France, le congé paternité est de 11 jours consécutifs, 18 en cas de naissances mulitples. © Radio France / Renaud Candelier

Le Parlement européen vote ce jeudi une directive pour l'"équilibre entre vie professionnelle et vie privée des parents" qui prévoit notamment l'instauration d'un congé paternité de 10 jours et un congé parental de 4 mois. Mais pour certains, elle ne va pas assez loin pour favoriser le partage des tâches parentales entre pères et mères, à la naissance d'un enfant. En cause, la frilosité de certains pays comme la France, où le congé paternité est de 11 jours, facultatif, et la charge parentale majoritairement assumée par les mères à la naissance de l'enfant.

En France, des voix s'élèvent pour réclamer des mesures, afin que les pères soient plus incités à prendre un congé paternité, voire à le prolonger avec un congé parental. En juin 2018, un rapport de l'Inspection générale des affaires sociales (Igas) préconisait de porter la durée du congé de paternité à deux ou trois semaines et de le rendre au moins en partie obligatoire. Plusieurs pétitions réclament son rallongement et une meilleure rémunération. Mais la France reste réfractaire à une réforme pour un meilleur partage du congé entre père et mère, afin que s'occuper des nouveaux nés ne soit plus considéré comme une affaire de femmes, les éloignant davantage du marché du travail.

Un des congés paternité les plus courts et moins généreux d'Europe

Dans son rapport, l'Igas observe "un allongement progressif des congés pris par les pères" dans les pays européens. Aussi, certains pays ont récemment rallongé la durée accordée aux pères. En Espagne, la durée du congé paternité vient de passer de 5 à 8 semaines, et sera même alignée sur celle des mères en 2021, atteignant 16 semaines. Une loi votée à l'unanimité en juin 2018 par le congrès des députés, qui vise à "lutter contre les inégalités hommes-femmes".

Les pays du nord de l'Europe sont les plus généreux. Ainsi, la Norvège offre 14 semaines de congé pour les papa, rémunéré à hauteur de la totalité de leur salaire. 60 jours sont réservés aux pères suédois, avec une indemnité correspondant à 80% du salaire antérieur, 3 mois rémunérés jusqu'à 80% en Islande. 

La France, elle, demeure à peine au-dessus des 10 jours minimum sur lequel se sont accordés la présidence du Conseil et le Parlement européen en janvier dernier. Il est de 11 à 18 jours (pour les naissances multiples) consécutifs, weekends compris. Le tout est rémunéré par l'Assurance maladie, en fonction du salaire. Par contraste, une salariée a droit à un congé maternité de 16 semaines, dont 8 obligatoires.

Dans les faits, la quasi-totalité (91%) des pères qui ont pris leur congé paternité sont allés au bout des 11 ou 18 jours qui leurs sont accordés,  selon une étude récente de la Direction de la recherche, des études, de l'évaluation et des statistiques (Drees). Mais seules 18% des personnes interrogées disent vouloir allonger la durée du congé paternité. Mais chez les plus jeunes générations, il semblerait que les mentalités évoluent : les 18-24 ans souhaitent pour 63 % d’entre eux un allongement du congé de paternité

Un congé paternité obligatoire ?

Avec une pétition, lancée par deux collectifs féministes, 7 700 signataires réclament l'alignement de la durée du congé paternité sur celui du congé maternité. Ils veulent également s'inspirer du Portugal qui a rendu son congé paternité obligatoire. "Le congé paternité ne peut rester une option, au risque que le père ou second parent n'ose affirmer son choix de peur d'être discriminé à l'embauche ou dans sa carrière", estiment-ils. 

En effet, la présidente d'un des collectifs, Amandine Hancewicz, observe que _"_les pères qui prennent le moins leur congé paternité sont les plus précaires". Selon le rapport de l'Igas, 48% des pères en CDD et autres contrats précaires prennent leur congé, alors qu'ils sont 80% parmi les pères en CDI. L'Institut relève que les pères invoquent majoritairement des raisons professionnelles pour expliquer leur non-recours à ce congé. C'est pourquoi il suggère lui aussi de rendre le congé des pères en partie obligatoire.

Rendre le congé paternité obligatoire permettrait, selon la Amandine Hancewicz, "de les protéger des pressions de l'employeur", ou de réduire leur anticipation d'éventuelles répercussions sur leur carrière. On renforcerait par-là même "l'égalité professionnelle", juge-t-elle : "les employeurs qui s'attendent à une éventuelle absence d'une femme, la trentaine typiquement, doivent avoir une même appréhension vis-à-vis d'un homme, lors d'un entretien".

Les femmes deviennent des expertes de l'intérieur à force de s'occuper seules des enfants

Par ailleurs, ce serait un véritable soulagement pour les mères qui sont souvent "seules avec un nourrisson", après un accouchement, nécessitant parfois une intervention chirurgicale les laissant avec des points de suture. "Se lever 15 fois par jour, ça n'est pas un congé, ça n'est pas du repos", souligne la féministe. Elle souhaite donc allonger le congé paternité pour qu'il s'aligne sur les 16 semaines du congé maternité, dont 8 obligatoires. "Ce serait aussi une mesure de santé publique !", insiste-t-elle.

Par ailleurs, il s'agirait de "mettre les femmes et les hommes dans les mêmes situations d'apprentissage et susciter un sentiment de responsabilité partagée" pour remédier à cette inégalité dans la répartition des tâches parentales. "À l'arrivée d'un enfant, les habitudes de partage des tâches sont bouleversées, analyse la militante, les femmes deviennent expertes de l'intérieur à force de s'occuper seules des enfants". Actuellement, près de 20 % des femmes inactives ont des responsabilités familiales, contre moins de 2 % d'hommes. "On pense qu'il faut une période commune, surtout dans le post-partum immédiat pour que la mère soit en situation de repos maximum, détaille Amandine Hancewicz, puis, on pourrait imaginer des périodes combinées, et d'autres partagées".

La France reste frileuse sur le partage du congé parental

Le partage équitable du congé parental est déjà mis en oeuvre dans plusieurs pays nordiques européens. En Islande, au cours du congé parental de 9 mois, un tiers est réservé à la mère, un tiers au père et les trois derniers mois sont partageables entre les deux. Il est rémunéré à 80  % pour tout salaire en dessous de 1 260 euros par mois et 75  % pour les salaires supérieurs, avec un plafonnement à 1 890 euros mensuels. 

Quant aux couples suédois, ils bénéficient de deux mois chacun, et se répartissent les onze autres, avec prise en charge par l’État de près de 80 % du salaire pendant les 390 premiers jours et 18 euros environ par jour pendant les 90 derniers. Les congés paternités deviennent donc, de fait, obligatoires, puisqu'il faut en bénéficier pour pouvoir profiter du reste des congés.

La France freine le débat sur la rémunération

Alors que 45  % des pères suédois prennent un congé, en France, 96 % des congés parentaux sont pris par les mères, selon une étude de l'OCDE en 2016. Une situation en partie liée aux différences de salaires entre les hommes et les femmes. Selon l’Institut national des études démographiques (Ined), les hommes gagnaient en moyenne 35 % de plus que les femmes en 2017. Un papa qui reste à la maison pour s'occuper du bébé, c'est donc souvent une grosse perte d'argent pour le couple.Il faut dire qu'au cours des six mois de congé parental disponibles à la première naissance, le père ou la mère ne bénéficie que d'une compensation forfaitaire.

La société semble considérer que faire grandir de futurs citoyens mérite moins de 400 euros par mois

Au cours du congé, le montant maximal de rémunération est de 396 euros par mois, soit un tiers du salaire minimum. C'est "très peu" aux yeux d'Amandine Hancewicz. "La société semble considérer que faire grandir de futurs citoyens mérite moins de 400 euros par mois", s'indigne-t-elle. Cela éloigne "encore plus les femmes du marché de l'emploi, en les rendant dépendantes du salaire de leur conjoint", observe-t-elle. C'est pourquoi elle espère une "rémunération à 100 % du salaire".

La rémunération, c'est "l'une des clés" pour la députée européenne Karima Delli. C'est pourquoi la Commission des droits de la femme et de l’égalité des genres dont elle est membre avait proposé une directive prévoyant une rémunération du congé paternité à hauteur de la prestation de maladie. Au cours des négociations, les États membres se sont accordés sur cette réforme du congé paternité, mais au niveau du congé parental, ça coince.

Il y a une tendance à la survivance du passé : les femmes à la maison

La directive proposée prévoyait un congé parental de quatre mois pour chaque parent, non transférables de l’un à l’autre, et rémunérés au moins à hauteur des indemnités maladie de leur pays. En France, cela correspondrait à 50 % du salaire journalier de base, dans la limite d'1,8 fois le Smic mensuel. Une "belle idée", déclare Emmanuel Macron devant le Parlement européen, mais trop chère : 1,6 milliards d'euros selon les calculs du gouvernement. Résultat, l'accord qui doit être adopté par le Parlement européen laisse toute liberté aux États membres pour fixer le montant de l'indemnisation à "un niveau suffisant pour encourager les parents à prendre le congé". Par ailleurs, ce ne sont plus quatre mais deux mois non-transférables d'un parent à l'autre.

Pour Karima Delli, ça n'est pas qu'une question financière. Cela dénote aussi d'une certaine "survivance du passé", qui veut que "les femmes sont à la maison". À ses yeux pourtant, la hausse de l'indemnisation et le partage plus équitable du congé parental seraient des  "outils d'égalité professionnelle". "La France n'a pas été ambitieuse", déplore la députée qui maintient que cela offrirait pourtant "plus de sécurité aux femmes pour réintégrer le marché du travail", et de "bien-être" pour les pères.

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