Juste avant le confinement, nous avions adopté des gestes alternatifs pour éviter de se faire la bise. Désormais, nous sommes carrément confinés, mais après ? "La bise pourrait faire les frais de cette période de confinement", estime le sociologue et anthropologue David Le Breton.

Quel avenir pour le bisou, le calin, l'accolade ?
Quel avenir pour le bisou, le calin, l'accolade ? © Getty / Maskot

On dit bise, bisou, smack, bec, baiser. On les pratique, au bureau, à la machine à la café, dans la rue, à la maison, ils sont un geste commun pour se saluer. Ils sont, ou bien ils étaient ? La pandémie de coronavirus les a mis au rancart. La période actuelle est aussi faite de likes, de cœurs, de pouces en l'air ou non. 

Le magazine en ligne britannique Unnherd, estime que, plus que jamais, le numérique va nous enfermer dans nos forteresses d’écrans. Ne peut-on s’attendre à de grands moments de fraternisation dès que le glas du confinement aura sonné ? À l’heure où il nous est dit de tous tenir à l’écart les uns des autres, quel avenir pour le câlin, l’accolade, l’embrassade en dehors des cadres familiaux et intimes ?

"C'était déjà une tendance en cours" estime David Le Breton, anthropologue et auteur de plusieurs ouvrages et études sur la place du corps dans la société. "Le confinement va radicaliser des tendances, notamment les courants de pensée qui estiment que le corps est en trop, un élément gênant à l'avancée technologique, voir une menace".

S'embrasser, une spécialité géographique

Nous avons pourtant de solides traditions en France, parfois même stigmatisées ailleurs dans le monde. Contrairement aux salutations en se penchant à l’asiatique, aux checks et hugs américains, aux mains posées sur le cœur pour les hommes de confession musulmane, langue tirée dans quelques villes du Tibet, en France c'est bien connu, on pousse la sophistication avec des formules différentes pour chaque région. 

Trois bises, dans le Massif central,  la Drôme, l'Hérault, le Gard, la Lozère, l'Ardèche, dans le Vaucluse, les Hautes-Alpes et l'Ain, quatre bises, dans l'Aube, l'Yonne, la Haute-Marne, et la Vendée. Ensuite, on peut même pousser les spécialités locales en se se demandant s'il faut joindre la joue droite ou gauche. 

La France est, sur ce sujet, partagée en deux. Les Français sont parfois moqués pour cette façon si tendre qu’ils ont de s’embrasser, avec toutes ces variantes, même quand ils ne se connaissent pas spécialement, ou quand ils sont simples collègues. "Ce sont des gestes d'affection, des rites d'entrée et de sortie d'une interaction, ou bien de congratulations, lors d'une victoire sportive", rappelle David Le Breton. 

"Certains trouveront la bise encombrante, d'autres voudront se rattraper"

"Je pense que la pratique des poignées de mains entre hommes perdurera", explique David Le Breton, "alors que la bise, pratique plus féminine, plus personnelle et volontariste, pourrait faire les frais de cette période de confinement. Certaines personnes estimaient déjà qu'elles en avaient assez de faire la bise dans le milieu professionnel, elles se sentaient incommodées, et ça va continuer". Le chercheur insiste toutefois sur l'ambivalence des tendances car pour lui, n'en doutons pas, "certains auront le besoin de se rattraper". 

"C'est sûr, il faut s'attendre à des moments de retrouvailles chaleureuses", poursuit-il. "Notre époque, qui est à la fois une période de recul du corps, et de dé-sensorialisation du monde, produit aussi de grands rassemblements ou moments de liesse collective".

Historiquement, des modes et des méthodes différents

Au Moyen Age ce sont les nobles qui s'embrassent, sur les lèvres, entre chevaliers. C'est une preuve d'amitié. Pour les vassaux, cela a représenté aussi une forme d'honneur rendu. Au XIVe siècle, la bise recule dans la haute société, en raison de la peste, ou par effet de mode. Marie de Médicis, élevée en Toscane, au palais Pitti, n'avait pas l'habitude du baiser sur la bouche, elle aurait donc fait abandonner cette pratique à la cour de France lorsqu'elle s'est mariée à Henri IV. C'est donc à elle que l'on devrait la bise sur les joues plutôt que sur les lèvres. 

Mais il semble aussi que les épisodes de peste partout dans le royaume aient fait reculer le baiser. Ce fut  le cas également à Londres, pour la grande peste en 1655. Le bisou est revenu en grâce après la Première Guerre mondiale, sur la main dans la haute société, sur la joue dans les classes populaires.

Chaque grande catastrophe a généré de nouvelles façons d'entrer en contact (et d'en sortir), des modes, des cultures, mais "la sociologie n'est pas une futurologie", rappelle David Le Breton, donc il faudra observer comment chacun d'entre nous, "prisonnier enfin libre de nos mouvements se réappropriera ces modes d'entrée et de sortie d'interactions". 

David Le Breton publiera prochainement un troisième essai sur la pratique de la marche, qu'il considère comme un acte de résistance citoyenne, et nous appelle à renouer la conversation qui se nourrit des mots et des corps, plutôt que la communication qui se pratique sans visage et sans voix, sur les réseaux numériques. 

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