Alors que plusieurs villes chinoises ont fermé leurs accès pour lutter contre une propagation du coronavirus, la question est de savoir si ces mesures peuvent enrayer une épidémie. Interview de Patrick Zylberman, historien de la santé, professeur émérite à l'École des Hautes Études en Santé publique,

En Chine, plus de 40 millions de personnes sont confinées pour éviter la propagation du nouveau coronavirus
En Chine, plus de 40 millions de personnes sont confinées pour éviter la propagation du nouveau coronavirus © AFP / HECTOR RETAMAL

La ville de Wuhan, d'où est parti le virus, et d'autres villes chinoises ont fermé leurs accès pour empêcher la propagation du nouveau coronavirus.

FRANCE INTER : Les autorités chinoises ont-elles raison de fermer l'accès de plusieurs villes et de mettre leurs habitants en quarantaine ? 

PATRICK ZYLBERMAN, professeur émérite à l'École des Hautes Études en Santé publique : "L'efficacité des quarantaines collectives de ce type est assez douteuse. On isole des malades mais on met en quarantaine des personnes qui ne présentent aucun symptôme. Ces personnes asymptomatiques peuvent très bien être en période d'incubation de la maladie (14 jours pour le coronavirus) et peuvent être contaminantes. Donc, si vous êtes enfermé dans une quarantaine collective et que vous n'êtes pas malade, vous êtes enfermé avec des gens potentiellement contaminants. 

Par conséquent, toute quarantaine suppose qu'un certain nombre de personnes vont essayer de s'enfuir, de s'évader. C'est d'ailleurs en train d'arriver à Wuhan, où les autoroutes n'ont pas été bloquées tout de suite et par conséquent, bon nombre de personnes ont pris la fuite. Ces personnes, si elles ont été contaminées par d'autres, vont répandre le mal un peu plus loin. 

C'est l'effet pervers de la quarantaine qui met les gens contaminants en contact avec des gens qui sont encore indemnes. Cela pousse les gens non malades à s'échapper. 

Le deuxième point, c'est que pour qu'une quarantaine soit efficace, il faut qu'elle soit mise en œuvre précocement. La précocité est véritablement une condition sine qua non. Plus vous mettez en œuvre la quarantaine tôt, moins l'épidémie a de chances de durer. Il y a une corrélation très nette entre la précocité de la mise en place de la quarantaine, et la durée de l'épidémie. Et là,  les autorités chinoises ont un peu tardé. C'est ce que leur reprochent d'ailleurs des spécialistes de Hong Kong, à juste titre". 

Donc la quarantaine n'est pas une arme absolue, malgré son coté spectaculaire

"Son efficacité très relative dépend en fait de l'observation de deux autres conditions. La première, c'est qu'il faut réduire au maximum la durée d'attente entre l'éclosion des symptômes et l'hospitalisation des personnes infectées. Et puis, une application plus stricte des mesures de contrôle de l'infection dans le cadre hospitalier. Tout cela pose d'énormes problèmes car ça nécessite la mobilisation beaucoup plus importante du système de soins et du système hospitalier. C'est la clé de la lutte contre l'épidémie. Or, est-ce-que la Chine a véritablement les moyens de hausser le niveau de mobilisation hospitalière ? Je ne sais pas"

Depuis quand la mise en quarantaine existe-t-elle ? 

"À la Renaissance, lorsque la quarantaine est véritablement apparue en Europe, des villes étaient placées effectivement sous quarantaine, mais ce n'était pas des villes de 11 millions d'habitants comme Wuhan !  

La quarantaine a été inventée par les villes italiennes de l'Adriatique au 14e siècle. Le problème, c'était de barrer la route aux personnes malades qui essayaient d'entrer dans la ville. Aujourd'hui, on n'en n'est plus du tout là. On sait très bien qu'on ne peut pas faire barrage à une épidémie, surtout une épidémie de maladies respiratoires qui est extrêmement contagieuses. Cela supposerait un enfermement tellement extrême que ça deviendrait impossible et invivable et, par conséquent, le seul résultat serait exactement le résultat inverse, ce serait de faire prendre la fuite à toute la population, y compris les malades. Et en plus, ces quarantaines qui ont fermé les villes étaient très temporaires. Les barrages étaient levés assez rapidement parce que c'était intenable, c'était l'arrêt du commerce, l'arrêt de l'approvisionnement en denrées alimentaires, etc. 

Donc, on on s'est mis à moins faire appel aux quarantaines collectives et beaucoup plus aux quarantaines individuelles. On ordonnait aux personnes malades de rester chez elles. Sous la Renaissance, c'était l'arrêt de mort en cas de non respect car il n'y avait rien pour soigner la peste. 

Aujourd'hui, on peut ordonner aux personnes de rester chez elles, comme lors du SRAS en 2003 en Chine, à Hong Kong, à Singapour, à Taïwan, mais également à Toronto au Canada. Mais évidemment, c'est assez difficile. Il faut s'assurer que vous avez des services qui, véritablement, sont capables de nourrir les personnes et de ne pas les laisser mourir de faim, par exemple". 

Quels sont les exemples de quarantaines collectives passées ? 

"Au 14e et 15e siècle, c'était contre la peste. Puis les quarantaines sont revenues sur le devant de la scène lors de l'arrivée du choléra en Europe en 1831/1832. C'était des quarantaines, ce qu'on appelait des cordons sanitaires. C'était donc gardé par la troupe et on s'est très vite aperçu que c'était parfaitement inefficace ! La dernière grande quarantaine sous forme de cordon sanitaire gardé par la troupe en Europe, c'est la Yougoslavie en 1972, c'est assez récent. Une épidémie de variole apportée en Yougoslavie par un pèlerin de la Mecque. Et donc 10 millions de personnes mises en quarantaine dans le pays, dans plusieurs villes, gardées militairement. C'était l'époque du socialisme. Ça a été efficace car la variole est beaucoup moins contagieuse que le SRAS, la grippe etc. Mais on se doute que ce qui a été efficace c'est plutôt le vaccin, puisqu'en 1972 on avait un vaccin contre la variole. Donc la quarantaine n'est efficace que si l'on met en place d'autres techniques de lutte contre la contagion. À elle seule la quarantaine ne peut pas grand chose!"

Plusieurs villes chinoises sont placées en quarantaine pour éviter la propagation du coronavirus
Plusieurs villes chinoises sont placées en quarantaine pour éviter la propagation du coronavirus © Visactu / Visactu
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