La Guadeloupe connaît depuis le 15 novembre des émeutes, des barrages et une grève générale. L’obligation vaccinale des soignants contre le Covid-19 a mis le feu aux poudres dans cette île où les fausses informations pullulent sur les réseaux sociaux.

Plusieurs manifestations contre le vaccin ont été organisées, comme ici le 7 août dernier à Capesterre-Belle-Eau [photo d'illustration].
Plusieurs manifestations contre le vaccin ont été organisées, comme ici le 7 août dernier à Capesterre-Belle-Eau [photo d'illustration]. © AFP / Cedrick Isham CALVADOS

Un soignant "a été tenu en joue avec un fusil sur la tempe", un autre "a été menacé avec un fusil à pompe." Les agressions des professionnels de santé se multiplient ces derniers jours en Guadeloupe, à tel point que l’Agence régionale de Santé alerte sur la situation dans un communiqué publié lundi. L’ARS pointe également du doigt les menaces et les blocages des soignants aux points de barrages qui ont été érigés depuis une semaine. Samedi déjà, elle soulignait que près de 90% des soignants du territoire sont vaccinés, que "ces professionnels de santé ont agi en conscience et en responsabilité" et qu’"il n'est pas acceptable que pour cette raison ils fassent l'objet de menaces, intimidations et de dégradation de leurs outils professionnels".

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Un manque de confiance dans les pouvoirs publics

La question de la vaccination contre le Covid-19 est la source de vives tensions sur l'île. L'obligation vaccinale pour les personnels soignants et les pompiers a déclenché le 15 novembre un mouvement de contestation très suivi en Guadeloupe, avec un appel à la grève générale d'un collectif d'organisations syndicales et citoyennes. Le malaise est plus profond. "C'est aussi à cause de ce que nous vivons depuis plus de 40 ans, des choses qui n'ont jamais été réglées, notamment le problème du chlordécone, du chômage, du retard sur le développement économique, de la formation", expliquait dimanche sur France Inter le président du conseil régional de Guadeloupe, Ary Chalus. "Il faudrait aujourd'hui que le gouvernement se penche sur les problèmes de la Guadeloupe."

Mais c’est bien le vaccin qui a mis le feu aux poudres, alimenté par les fake news qui prolifèrent sur l'île. Aujourd'hui, seulement 35% des Guadeloupéens sont vaccinés. "La vaccination qui se présente devant nous, c’est le mont Everest", souligne Sylvie Gustave-dit-Duflo, vice-présidente de la Région, engagée contre la circulation des fausses nouvelles. Et les paliers à franchir sont conséquents : ce sont les réseaux sociaux, la rumeur et certains médias. 

Les réseaux sociaux propagateurs de fake news

L'une des portes d'entrée et caisse de résonnance de ces fausses informations sur le vaccin sont en effet Twitter, Facebook, Instagram ou encore WhatsApp. Ces derniers jours, une fausse information a particulièrement circulé : une avocate interrogée par "Le courrier des stratèges" indique que d’après ses informations, les autorités cachent le nombre de personnes vaccinées hospitalisées. "Des pompiers m’ont dit que quand les gens amenaient quelqu’un à l’hôpital, la famille disait qu’il [le malade ndlr] avait été vacciné avec deux doses, mais qu’au CHU, on leur interdisait que ce soit marqué sur le dossier", avance Ellen Bessis. "Mes sources sont les pompiers eux-mêmes, soit des clients, soit que je connais à travers les réunions de Reinfo Covid auxquelles je participe pour donner des conseils juridiques", précise-t-elle. Reinfo Covid est un site qui se présente comme "un collectif de soignants, médecins et scientifiques universitaires" est en réalité notoirement connu pour propager de fausses informations.

Cette vidéo a ensuite été relayée des milliers de fois sur les réseaux sociaux. Un tweet, partagé plus de 2.000 fois, décrit un "Scandale d'Etat" et fait mine de s'interroger : "@olivierveran truque-t-il les statistiques pour cacher les #vaccinés hospitalisés ?"

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Le professeur Perronne très relayé

Autre exemple qui a beaucoup de succès sur les réseaux sociaux, notamment en Guadeloupe : une vidéo du professeur Perronne sur CNews. Invité dimanche dernier, il a répété que le vaccin ne permet pas d’arrêter la transmission du virus et ne protège pas des formes graves de la maladie. "On nous a vendu un produit qui n’est pas un vaccin" mais des "substances thérapeutiques expérimentales qui vont modifier vos cellules", affirme celui qui a été démis de ses fonctions à l’hôpital Raymond-Poincaré de Garches en décembre 2020, à cause de ses propos qui ne se basent sur aucune donnée scientifique

Ce mardi, l'Agence France-presse (AFP) a consacré un article à cette interview et résultat : "ces affirmations de Christian Perronne sur le plateau de CNews, très relayées sur Internet, sont trompeuses voire infondées, selon plusieurs spécialistes".

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Le contexte insulaire comme caisse de résonnance

Ces fake news prennent une place d'autant plus importante en Guadeloupe que "le fait que nous soyons sur une île crée une caisse de résonance qui amplifie les informations obtenues par les réseaux sociaux", note Sylvie Gustave-dit-Duflo. 

Dans ma famille, on a un petit groupe politique dans mon village, je passe mon temps à faire la chasse aux fausses informations.

À cela s'ajoute la perte de confiance envers les institutions. "Si les fake news imprègnent, c'est à cause du doute qu'il y a envers la parole politique et scientifique", confie François Le Maistre, président de France Asso Santé en Guadeloupe. "On a le problème de la chlordécone qui a contaminé de nombreux Guadeloupéens et puis il y a aussi les sargasses et les coupures d'eau récurrentes et il n'y a pas grand chose qui est fait. On a vraiment l'impression d'être éloigné de tout, le sentiment d'être abandonné."

Les visages des fake news

Sur les réseaux sociaux, certains se sont fait un nom grâce à leurs déclarations sur le Covid. Sur Twitter, c'est le compte @lynns68gwada971 qui cartonne. Il est détenu par "une infirmière depuis 33 ans amoureuse de la liberté et de la vérité et surtout de la protection de nos enfants" et habitant en Guadeloupe. Ses tweets sont consacrés en grande majorité à la crise sanitaire et, ces derniers jours, au blocage de l’île, avec la publication de vidéos prises sur les barrages. Les deux comptes qu'elle retweete le plus sont celui de l'ancien vice-président du Front national Florian Philippot et celui de l'avocat des antivaccins Fabrice Di Vizio.

Parmi les autres visages qui incarnent cette contestation du vaccin, il y a celui d’Éric Coriolan, à la tête du collectif Sentinelles Guadeloupe. La page Facebook rassemble plus de 5.600 abonnés. "C’est un opportuniste. C’est notre Éric Zemmour à nous", lâche Sylvie Gustave-dit-Duflo. Pendant plusieurs mois, celui qui se qualifie comme un lanceur d’alerte a eu une émission à la télévision en direct sur Canal 10, une chaîne locale. Sur la 1ère, il répondait à un médecin en direct à la radio et assurait que le vaccin "Pfizer a tué plus que le Covid en Norvège", en comparant le taux de mortalité global et celui des personnes vaccinées, entre décembre 2019 et janvier 2021. Il répète également les arguments de nombreux antivax, selon lesquels "le vaccin est en expérimentation".

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Des propos anti-vaccin en direct à la télévision

Ces fausses informations trouvent également un relai à la télévision et à la radio car "des médias ont donné une libre antenne sans débat contradictoire", regrette Sylvie Gustave-dit-Duflo. Une chaîne est particulièrement pointée du doigt par de nombreux médecins et scientifiques : Canal 10. "C’est le média de proximité, avec peu de moyens. Ils n’ont pas la méthodologie des journalistes", note la vice-présidente de la Région.

Par exemple, quelques jours avant le début du mouvement, un futur manifestant s'emportait sur le plateau de la chaîne : "Nous avons des enfants qui meurent après la première ou la seconde dose". Il parle pendant six minutes, sans être interrompu. Il qualifie la piqûre de "poison" et raconte l’histoire "d’une étudiante infirmière", qui "a pris les deux doses du poison sans le dire à son père anti-vaccin". "Aujourd’hui, son sang est foutu, elle est sous dialyse" dit-il très énervé. La vidéo, relayée par la page Facebook Vécu, a été vue 57.000 fois.

Depuis le début de la grève générale, Canal 10 va à la rencontre des manifestants, à des barrages routiers. Mais là encore, il n’y a aucune contradiction. C’est ainsi que l’interview d’un homme cagoulé menaçant le préfet de Guadeloupe est diffusée en direct. Dans une autre interview, le 3ème secrétaire général adjoint de FO du SDIS 971, Jocelyn Zou, affirme que "aujourd'hui c'est un vaccin qu'on nous oblige à prendre, demain matin ce sera notre liberté, ça peut être un doigt coupé, un bras, ce sera peut être la sodomie, on ne sait pas !" Lors d’un débat sur "l’obligation vaccinale : une aberration ?", la parole est laissée à Soumiaa Sayah, membre du collectif Gwada Idel et de Reinfo Covid.

Jeudi dernier, dans l’émission An nou ay, l’une des participantes déclame une prière : "Seigneur, mon Dieu, aide-nous à nous réunir, vaccinés et non-vaccinés, pour nous battre contre l’obligation à l’expérimentation vaccinale, puisque c’est ce dont il s’agit. Tu es le défenseur de nos libertés."

Elle cite ensuite le Docteur Henri Joseph et d’autres médecins, "qu’ils soient reconnus dans leur qualité et leur compétence", dit-elle. Il est le directeur du laboratoire Phytobôkaz en Guadeloupe et affirme que l’herbe à pic, une plante locale, est un remède au Covid-19. Jusqu’à en faire un sirop pour lutter contre le coronavirus. Mais son efficacité n’a jamais été démontrée.

Ceux qui se battent pour la vérité

En Guadeloupe, "on a des médias qui ne font pas leur boulot, des élus divisés et on a laissé la place à des leaders d'opinions, qui ont promulgué la propagande anti-vaccin", constate Sylvie Gustave-dit-Duflo. "Même Guadeloupe la 1ère a laissé la place à des anti-vaccins." Celle qui est aussi maître de conférence en Sciences souligne : "Je suis une spécialiste du cerveau. C’est du conditionnement."

L'enjeu est alors de taille pour les professionnels de santé. "Certains patients arrivent avec des opinions très arrêtées sur la question", souligne Frédérique Dulorme, présidente de l'URPS médecins libéraux de Guadeloupe. "Ils ont des réticences basées sur des affirmations biaisées ou des études pseudo-scientifiques. Certains médias relaient ces croyances qui vont en contradiction avec les informations que l'on veut donner aux patients." Elle a ainsi constaté, amèrement, qu'après avoir interviewé des professionnels de santé, certains médias enchaînaient sur une intervention "de personnes qui défendaient des fausses informations". La parole de soignants étaient alors mise au même niveau que des non spécialistes du sujet. 

Cela complique notre travail car nous devons en plus rassurer des patients paniqués par ce qu'ils entendent.

Alors, régulièrement, les autorités et les médias sont contraints de publier des articles ou des communiqués pour tenter de rétablir la vérité. Mercredi dernier, l'AFP s'est penchée sur la question de l'arrivée d'hydroxychloroquine en Guadeloupe. La vidéo annonçant cette nouvelle, partagée plusieurs milliers de fois sur Facebook depuis septembre, était en réalité un reportage datant de mars 2020 et la décision du tribunal administratif de Guadeloupe avait été invalidée par le Conseil d'État. 

Vendredi c'était au tour du préfet de Guadeloupe de faire la chasse aux fake news. Dans un communiqué, il indiquait "fermement démentir une rumeur, qui circule sur les réseaux sociaux depuis quelques heures selon laquelle un manifestant serait décédé à la suite d’affrontements avec les forces de l’ordre sur un barrage à PetitBourg".

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Malgré tout, Frédérique Dulorme l'assure, "on continue à expliquer, à faire notre travail de pédagogie", dans l'espoir de faire bouger les lignes.