Le monde sportif n’échappe pas aux problèmes de cyberharcèlement. La ligue de Football s'inquiète du climat des échanges sur les réseaux sociaux. L’association française de lutte contre le cyberharcèlement préconise que les réseaux filtrent les messages en fonction de mots clés établis par les fédérations sportives.

Les sportifs professionnels aussi sont victime de cyberharcèlement
Les sportifs professionnels aussi sont victime de cyberharcèlement © Getty / TEK IMAGE/SCIENCE PHOTO LIBRARY

Le cyberharcèlement, c’est d’abord une définition publiée sur le site du ministère de l’Éducation Nationale, de la Jeunesse et des Sports. Le cyberharcèlement est défini comme "un acte agressif, intentionnel perpétré par un individu ou un groupe d’individus au moyen de formes de communication électroniques".  Ces supports numériques s’appellent Twitter, Facebook, Instagram, Périscope, par exemple. Les conséquences de ces actes peuvent être parfois dramatiques comme des affaires récentes l’ont prouvé. Les sportifs n’échappent pas à ce fléau.  

Devant la gravité de la situation, la Ligue de Football Professionnel a décidé de se saisir de cet épineux dossier. La LFP dénonce le "climat de haine" entourant les matches de Ligue 1 et Ligue 2. La Ligue, présidée par Vincent Labrune, a multiplié ces derniers jours les réunions de travail avec les responsables de ces différents réseaux sociaux afin de mieux lutter contre la violence diffusée sur la toile par les "haters", ces haineux en français, des personnes, souvent cachées derrière un pseudo, qui déversent leur haine sur les réseaux sociaux. Cela prend la forme d'injures, d'insultes à caractère raciste ou homophobe, de provocations malsaines, de moqueries plus ou moins subtiles, de menaces physiques, ou de photomontages dégradants. 

"Il faut être fort psychologiquement pour les ignorer" 

Les joueurs de football sont des cibles privilégiées. Théo Griezmann, le frère d’Antoine, a publié quelques messages reçus récemment par l’attaquant de Barcelone sur Twitter : "Sache que ton frère c'est vraiment une merde. Il mérite de crever. Si tu peux lui passer le message de ma part ce serait top (...) Il fait honte au Barça. Il mérite de crever enterré vivant ce FDP (...) C'est une erreur de la vie ton frère (...) Si je le croise quelque part je le tue (...)"

Les joueurs sont ciblés mais pas seulement : les entraîneurs, les arbitres, les dirigeants de clubs, peuvent se retrouver dans le viseur des "haters". À chaque match, une fois qu’ils rallument leur téléphone portable, ils s’attendent à être attaqués. Ce sont alors des centaines et des centaines de message très souvent malveillants qui s’abattent sur leur compte. Et là, comme le dit Morgan Schneiderlin, le milieu de terrain de l’OGC Nice, "il faut être fort psychologiquement pour les ignorer." 

"Quand on fait un mauvais match, ou s'il y a un truc qui n'a pas fonctionné durant la rencontre ou qu’on fait une petite connerie sur le terrain, si derrière on regarde les réseaux sociaux et bien là, on retourne dans sa chambre et on est KO debout tout de suite parce qu’on se fait "tailler" de tous les côtés", explique le niçois. "On se fait 'assassiner' dans les commentaires. Après, il faut prendre du recul et se dégager de tout ça sinon ça peut nous déglinguer et si on est faible dans la tête, on peut tomber" dit-il.

La plupart des haters diffusent des messages traduisant leur sentiment du moment, souvent lié à la déception ou la frustration d’une défaite. Les mots utilisés sont régulièrement d’une extrême violence. 

Et puis il y en a d’autres, plus vicieux, qui veulent déstabiliser le sportif, le faire douter pour qu’il perde ses moyens en compétition. Martin Fourcade, quintuple champion olympique de Biathlon, en a été victime. "Certaines fois, la situation a été difficile, ça m’a aussi un peu perdu et desservi, notamment aux Jeux Olympiques qui sont des événements longs, très exposés, usants et où à trois reprises, je termine malade. Je pense que ce n’était pas innocent." décrit-il, mais les messages reçus ont eu l'effet inverse. "Je me suis servi de ces réseaux sociaux pour aller nourrir une colère en moi et me remettre en cause. Je me suis servi de ça pour prendre une revanche contre ça." 

Au tennis, les joueurs directement approchés par les parieurs

Le cyberharcèlement est souvent lié aux paris sportifs. Et dans ce cadre, le tennis fait partie des sports préféré des parieurs juste derrière le football. Le tennis présente le désavantage d’être un sport individuel où le nom du joueur est directement exposé. Les joueurs sont directement tenus responsables du résultat. Ils sont contactés par des parieurs déçus et sans scrupule. Tous les joueurs sont concernés, quel que soit leur niveau ou leur classement. Hugo Nys est 66e mondial en double et il vit un véritable calvaire. "Il y a très peu de joueurs qui n’ont pas été approchés pour perdre un set, un match, une finale. Ça arrive toutes les semaines, tous les jours, partout dans le monde, dans tous les tournois", décrit-il. "Des propositions, tout le monde en reçoit, mais les insultes, c’est après chaque défaite durant toute l’année. C’est 50 défaites par an, c’est 150 messages d’insultes par défaite où on promet de violer ta copine, on te souhaite d’avoir le cancer. Les mecs te disent qu’ils savent où tu habites, où ta copine habite et qu’ils vont te tuer – en anglais souvent – et ça devient des menaces sérieuses… Enfin bref, c’est ça tous les jours, à tous les joueurs, tout le temps". 

Faire barrage par mots-clés

Face à ce déferlement de haine et ce flot continu d’insultes et de menaces, de guerre lasse, certains joueurs ont décidé de se retirer des réseaux sociaux. C’est le cas notamment de Corentin Moutet et plus récemment d’Andy Murray. L’ex N°1 mondial a été opéré de la hanche en 2019 mais depuis il ne parvient pas à retrouver son meilleur niveau. L’Écossais est redescendu à la 116e place mondiale. Alors certains haters le poussent à prendre sa retraite. Lui s’en agace et il a pris une décision radicale. "Je n’ai plus Twitter sur mon téléphone et j’ai supprimé Instagram la semaine dernière. Si vous avez les applications sur votre téléphone vous voyez évidemment ce qui se dit sur Instagram et d’autres réseaux sociaux. C'est vrai, c'est dur de les supprimer de son téléphone mais je me suis dit 'ça suffit'. Pourquoi devrais-je m’arrêter ? Donnez-moi une bonne raison pour laquelle je devrais arrêter de jouer." 

Alors comment lutter contre le cyberharcèlement ? Une des solutions est d’établir des mots clés qui permettraient aux réseaux sociaux de faire barrage. Justine Altan dirige l’association française de lutte contre le cyberharcèlement. "Quand on en arrive à ce degré de précision et de personnalisation de la modération, il faut alors travailler avec les professionnels du secteur et notamment les fédérations sportives, parce que eux connaissent encore mieux quel type de discrimination touche les sportifs en fonction de leur discipline et sur quel mot clé il faut travailler. Ce qui permettra d’affiner la modération et de faire en sorte qu’il y ait une sorte de filtre." 

On va vraiment considérer qu’avec ce genre de contenu précis, quand il est adressé à un sportif, il est discriminant, donc haineux, donc illégal et qu’à ce titre il ne doit pas apparaître.

44 millions de dollars pour se mettre en scène sur les réseaux

Face à cette haine en ligne, il est légitime de se demander pourquoi ils ne sont pas plus nombreux à suivre l'exemple d'Andy Murray. La raison tient probablement au fait qu'ils font partie de la génération Internet et qu’à ce titre, les réseaux sociaux font partie de leur stratégie de communication. Parce que ça les amuse aussi de voir comment réagissent leur fans à leur différentes publications. Enfin, il y a le business. Les entreprises demandent à leurs sportifs sous contrat de se mettre le plus possible sur les réseaux sociaux. C’est pour eux de la visibilité en flot continu, de la publicité gratuite, du placement de produit et la possibilité de vendre au plus grand nombre. 

Cristiano Ronaldo était en 2020 le sportif le plus suivi sur les réseaux sociaux. Tous comptes confondus, l’attaquant portugais totalise plus de 500 millions de followers. Autant d’acheteurs potentiels. Les entreprises sous contrat avec Ronaldo versent 44 millions de dollars par an à l’attaquant de la Juventus de Turin pour qu’il se mette simplement en situation sur les réseaux sociaux. Cristiano Ronaldo n’a donc aucune raison de quitter la toile. Évidemment, tous les autres sportifs n’ont pas le même impact médiatique que lui. Mais comme lui, ils gardent leur compte pour communiquer au plus grand nombre.  À leur risques et périls. 

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