Dans "Grand Bien Vous Fasse", Cynthia Fleury, professeur titulaire de la Chaire "Humanités et santé" au Conservatoire national des arts et métiers s'est exprimée sur les différents enjeux que pourrait susciter le déconfinement à compter du 11 mai sur la société.

Cynthia Fleury
Cynthia Fleury © AFP / Lionel Bonaventure

"Plusieurs vulnérabilités se confrontent aujourd'hui"

Cynthia Fleury : "Le premier sentiment qui domine, c'est la confrontation assez directe avec l'ensemble des vulnérabilités, certes liées aux maladies, mais aussi socio-économiques parce qu'on voit très clairement qu'il y a une pluralité de confinement et on voit que c'est extraordinairement difficile de faire appliquer un principe juste. 

De fait, nous avons des situations différentes et il faut travailler à cette équité, on l'a vu avec les EHPAD, avec tous ceux qui ont des maladies chroniques ou ceux qui vivent l'isolement de façon compliquée, tous ceux qui sont dans des situations de maltraitance, etc. 

C'est terrible, quand on doit appliquer un principe qui est juste et qui renforce des vulnérabilités. On a eu, là, un cas pratique d'une grande violence très impactant dans nos vies quotidiennes.

"La vie désordinaire n'a ni le sublime du désordre, ni l'allégresse de l'ordinaire"

On est pris sans cesse dans des espèces de faux départs, des espaces-temps. Étienne Klein avait très bien parlé de ces "géométries totalement différentes", des espaces-temps qui ne produisent pas autre chose qu'eux-mêmes. C'est quelque chose de très compliqué. Nous sommes différents psychiquement face à cette "tolérance à l'incertitude", comme nous sommes différents socio-économiquement face à cette tolérance à l'incertitude. 

Ce mélange des deux, il faut parier sur le fait qu'il en sortira quelque chose de plus grand, une résilience plus forte, individuelle et collective. 

Après le confinement, une grande fatigue générale ? 

Elle est déjà présente cette fatigue... Elle va être encore plus présente puisque vous avez des personnes qui ont relativement bien vécu cette période de confinement. La période anxiogène va grimper de façon très forte avec le déconfinement parce que la conscientisation du danger est différente. 

Et puis, par ailleurs, encore une fois, la détresse socio-économique est là, il y a un principe de réalité qui fait que ce sera plus compliqué. Personne ne sait combien de temps ça va durer. 

C'est impactant et le déconfinement va être de fait plus anxiogène.

Et puis, après, je crains quelque chose qui est déjà aussi présent sur le post-traumatique : ça risque d'être plus compliqué pour tous ceux qui ont vécu une période compliquée, qui ont perdu un proche, qui expriment une forme de sidération par rapport à la situation de crise actuelle. 

Il faut s'attendre à quelque quelque chose de très compliqué.

Donc, il faut essayer de les accompagner au mieux pour que ces personnes inventent une ritualisation personnelle de ce moment symbolique. C'est important pour la résilience personnelle qui va s'ensuivre. 

"Il va falloir innover après le 11 mai" 

Il faut innover pour relancer le sentiment capacitaire, pour ne pas avoir un sentiment de simplement subir. Il faut chercher à sublimer une situation pour trouver une issue, une solution là où on pense qu'il y en a déjà. Ça remet notre esprit tout simplement à l'ouvrage pour apprendre à défocaliser. 

Ça a vraiment une valeur très clinicienne. Après, bien évidemment, de façon très pragmatique, il va falloir innover parce qu'encore une fois, la socialisation ne va pas s'arrêter. Elle va simplement se penser différemment. On va apprécier davantage nos yeux, nos regards, un langage corporel un peu différent, mais il va falloir être d'une grande inventivité pour précisément trouver les moyens de nous renforcer et pas nous affaiblir. 

Faire preuve, demain, d'une plus grande civilité 

C'est un enjeu-clé. Indépendamment de la revalorisation de tous les métiers du soin, c'est véritablement ce civisme-là, cette qualité d'être en distance, en délicatesse par rapport à l'autre, de manière d'être, de sophistication dont il faudra faire preuve. Je rêve véritablement de ce grand retour du tact, sans contact". 

On a une belle marge de progression pour nous, Français. On est pas très habitués à cela.

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