Dans une vidéo postée samedi, Emmanuel Macron évoquait le rôle de l'école dans la libération de la parole des enfants victimes de violences sexuelles. Pourtant, l'immense majorité des enseignants ne dispose d'aucune formation sur le sujet.

L'inceste concernerait en moyenne deux élèves par classe
L'inceste concernerait en moyenne deux élèves par classe © AFP / Arthur Nicholas Orchard / Hans Lucas

C'était il y a sept ans, mais Chloé se souvient parfaitement du dessin découvert dans le cahier de brouillon de l'une ses élèves de CM1. Un personnage féminin, pendu. D'autres dessins suivront, dont plusieurs bonshommes représentés la tête coupée. Et des inscriptions : "Je veux mourir".

Face à ce qu'elle considère comme un appel à l'aide, Chloé, alors enseignante stagiaire dans le Sud-Ouest de la France, parle à sa directrice. À la psychologue scolaire, l'enfant de 9 ans confie que son père, ivre, s'est déjà endormi dans son lit. Une mère d'école rapporte également avoir interdit à sa fille de se rendre chez sa camarade depuis que cette dernière a voulu qu'elles regardent ensemble une vidéo porno en se masturbant. Une information préoccupante est déclenchée, puis classée sans suite. "Je ne suis ni psy ni médecin, mais je pense sérieusement qu'il y avait un problème", lance aujourd'hui Chloé.

"Saisir chaque signe"

Comment déceler et interpréter le comportement anormal d'un élève ? Comment recueillir sa parole ? De par le temps passé par les enfants sur les bancs de l'école, le milieu scolaire est en première ligne dans le dépistage des violences sexuelles sur mineurs, en particulier celles commises dans le cercle familial. 

Dans une vidéo publiée sur Twitter samedi 23 janvier, Emmanuel Macron appelait à permettre la libération de la parole des enfants victimes de violences sexuelles "en saisissant chaque signe", notamment à l'école et à l'hôpital. 

Absence criante de formation

Encore faut-il savoir détecter ces signaux. D'après les spécialistes, l'inceste concerne en moyenne deux élèves par classe. Pourtant, les témoignages des enseignants convergent : bien que le code de l'éducation prévoie une formation initiale et continue dans le domaine de la protection de l'enfance en danger, tous ceux avec qui nous nous sommes entretenus n'ont jamais été sensibilisés à la question des violences sexuelles sur mineurs. "Dans l'Éducation nationale, il y a des choses dont on ne parle pas, et tout ça en fait partie", résume Chloé d'un ton amer. 

Ni sensibilisation, ni outils mis à disposition. "Aujourd'hui, si l'on veut aborder le harcèlement scolaire en classe, on a plein de ressources, notamment en vidéo. Mais sur l'inceste on est démuni, il n'y a rien", déplore de son côté une directrice d'école élémentaire de l'Essonne.

Comportements anormaux

Pourtant, rares sont les enseignants à n'avoir jamais tiqué face au comportement d'un ou d'une élève au cours de leur carrière : gestes hyper-sexualisés, changement brutal d'attitude, violences, énurésie. "Je me rappelle d'une petite fille de CP, on sentait qu'elle allait mal, elle se faisait pipi dessus presque chaque jour. Au bout de deux semaines, j'ai été contactée par la Brigade des mineurs et j'ai compris qu'elle avait subi des violences sexuelles", poursuit la directrice d'école.

Professeure de français dans un collège du Val-de-Marne, Elsa déclare être confrontée "tous les ans" à des signaux qui l'interpellent. "Pas plus tard que cette semaine, j'ai remarqué des coupures sur le corps d'une élève. J'ai aussitôt prévenu le prof principal, qui s'est tourné vers la CPE." 

Lire à travers les copies

Outre le comportement et les propos tenus en classe, il y a aussi ce qui transparaît dans les copies."On n'imagine pas à quel point les élèves peuvent se livrer au travers d'une rédaction, notamment quand on étudie l'autobiographie." Alors qu'elle corrigeait les épreuves du brevet, Elsa raconte ainsi être tombée sur la description particulièrement détaillée d'un viol. L'anonymat de la copie avait alors été levé pour permettre l'identification de l'élève.

En cas de soupçons, une information préoccupante peut être transmise à la cellule dédiée au niveau du département, donnant lieu à une évaluation par les services sociaux de la situation de l'enfant. Dans les cas les plus graves, un signalement doit être effectué auprès de la justice.

Trouver les mots justes

Plus rarement, il arrive que l'enfant vienne se confier directement à un enseignant. "Cela nécessite d'avoir instauré une grande confiance", souligne Isabelle, professeur des écoles en région parisienne. "Je doute qu'un élève vienne se livrer de but en blanc, ça suppose qu'il ait pris une grande distance vis à vis de ses parents et compris que ce qu'il vit n'est pas normal."

Dans ce cas de figure, la parole est, par essence, délicate à recueillir. "Un jour une élève est venue me voir. Pour obtenir sa confidence, j'ai dû lui promettre que je ne dirais rien", se souvient Elsa. "Quand j'en ai tout de même parlé à la CPE du collège, elle m'a dit que c'était une erreur, qu'il ne fallait pas promettre, sinon l'enfant risquait de se sentir trahi, de n'avoir plus confiance."

Sans formation, comment trouver les bons mots ? Comment éviter une erreur potentiellement lourde de conséquences ? "On a tellement vite fait de rater quelque chose", soupire une enseignante.

"On a beaucoup de formations pédagogiques sur les mathématiques et le français. Or, c'est quand même moins grave de se louper sur une séquence de maths que sur le sujet des violences sexuelles subies par un élève."

Cette absence de formation provoque-t-elle un excès de frilosité des enseignants ? C'est ce que pense Sophie, professeur dans le secondaire et membre de l'association AREVI, qui regroupe des victimes d'inceste. "On se rend compte que souvent, ils ont peur qu'une parole émerge. Car si c'était le cas, ils ne sauraient pas quoi en faire. Les gens ont plus peur de lancer une enquête à tort que du risque de laisser un enfant sans soutien."