La "réa" n'est pas débordée, comme elle a pu l'être au pic de l'épidémie de Covid-19. Mais les regards sont attentifs, la vigilance constante. Et le personnel soignant, fatigué car mobilisé sur tous les fronts lors de la première vague, redoute un nouvel afflux de patients.

Une pancarte rose signale les chambres où sont pris en charge des patients "Covid"
Une pancarte rose signale les chambres où sont pris en charge des patients "Covid" © Radio France / Louis-Valentin Lopez

À l’entrée du service réanimation, des sonneries de téléphone chantantes retentissent à intervalle régulier. "Bienvenue !", lance derrière son masque d’un ton enjoué Sophie Jacques-Platt, cadre supérieure de santé à l’hôpital Bichat. Une infirmière lui remet une rose entre les mains. "On m’a demandé de vous donner ça." "C’est pour moi ? Merci." Le bienfaiteur ou la bienfaitrice reste inconnu.e mais l’attention la touche. Un cadeau qui met un peu de baume au cœur, dans un service où le quotidien a été bouleversé par la pandémie de Covid-19.

Immédiatement sur la droite, un pan de mur, constellé de photographies, interpelle. On y voit par exemple un homme au visage jovial, sa femme à ses côtés, avec le message suivant : "Je viens vous apporter des nouvelles de mon mari. 'Merci de m’avoir sauvé les miches', dit-il". Ce mur à l'entrée est en fait dédié à ceux qui s’en sont tirés. Les "rescapés" du coronavirus. Le personnel soignant le garde à portée d’œil, "histoire de se rappeler des bonnes nouvelles", précise Sophie Jacques-Platt, qui invite à pousser une autre porte.

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Un "bip bip" obsédant

L’ambiance change du tout au tout. Le linoléum bleu de l’hôpital remplace le carrelage blanc. Plus de sonnerie chantante de téléphone, mais un "bip bip" obsédant, lancinant. Celui du "scope", l’appareil qui mesure la fréquence cardiaque ou encore la tension des patients. "Je suis partie en vacances au mois d’août, nous avions alors deux patients Covid", rapporte Sophie Jacques-Platt. "Quand je suis revenue fin août, nous étions sur six ou sept patients. Depuis, on est sur le même chiffre." Le personnel a-t-il pu souffler un peu ? "Tout le monde a pris ses trois semaines. Mais il reste aussi beaucoup de congés à prendre, puisque le premier semestre ne l’a pas permis."

Le personnel soignant guette une éventuelle dégradation de l'état d'un des patients.
Le personnel soignant guette une éventuelle dégradation de l'état d'un des patients. © Radio France / Louis-Valentin Lopez

Tout au long d’un couloir s'aligne une dizaine de portes. Si certaines sont ouvertes, d’autres restent closes. Ce sont en fait les chambres des malades dits "Covid", comme l’indiquent des écriteaux roses. Sur le côté du couloir, des piles de classeurs, entassés sur des étagères. Des écrans d’ordinateur, aussi, qui permettent de suivre l'état de chaque patient en temps réel. Des lavabos pour se laver les mains, bien sûr, avec une kyrielle de produits désinfectants. Et juste avant de rentrer dans les chambres, des boîtes remplies de gants de protection.

"C'est sûr, on ne franchit pas la porte comme ça"

Une vingtaine de personnes, habillées de combinaisons vertes, discutent dans le couloir. Détendues mais à l'affût, prêtes à intervenir si l'état d'un des malades en réanimation se dégrade subitement. Deux infirmières s’affairent devant l’une des chambres. "On ne vous a pas oublié monsieur !", crie l’une d’elles à destination du patient à l’intérieur, qui attend de passer un électro-encéphalogramme. Mais avant de rentrer, il faut s’équiper : "C’est sûr, on ne franchit pas la porte comme ça." 

Avant de franchir le pas de la porte d'un patient Covid, il faut s'équiper.
Avant de franchir le pas de la porte d'un patient Covid, il faut s'équiper. © Radio France / Louis-Valentin Lopez
Des instructions, rappel du protocole sanitaire, sont accrochées aux murs.
Des instructions, rappel du protocole sanitaire, sont accrochées aux murs. © Radio France / Louis-Valentin Lopez

Morgane Hendrickx, infirmière qui observe la scène, en témoigne : "On a quand même beaucoup de choses sur soi, on a très chaud. Le masque FFP2 dans lequel on a du mal à respirer, les lunettes de protection, la charlotte, les gants, une blouse…", égrène la jeune infirmière aux cheveux blonds coupés courts. Elle garde en tête des images, au pic de l'épidémie : "J'ai vu des gens partir en très peu de temps, se dégrader en très peu de temps, en 3-4 heures. J'ai vu des choses affreuses, mais j'essaie de les oublier pour pouvoir avancer dans mon métier". Pour Morgane, le service est aujourd'hui mieux paré pour faire face à la Covid-19 : "On l'a déjà vécu. On n'a plus autant d'inconnues qu'au mois de mars, on sait beaucoup plus de choses. Je suis plus sereine parce qu'on sait où on va."

Vigilance constante

Si l’ombre de la Covid est bien là, Bichat est aujourd’hui loin des 40 lits de réanimation du mois d’avril, au plus fort de l’épidémie. Loin d’un service saturé, au point que des places avaient dû être libérées dans d’autres services de réanimation (polyvalente et chirurgie cardiaque), en plus du service de réanimation médicale et infectieuse où nous nous trouvons. "Là, nous sommes revenus dans notre configuration normale." En ce moment, 67 infirmières et infirmiers en tout sont affectés dans les services de réanimation et de soins continus. Et en cas de forte recrudescence, il sera possible de mobiliser d’autres professionnels, formés au mois d’avril sur les techniques de réanimation, souligne Sophie Jacques-Platt : "On a aussi travaillé avec des intérimaires, des vacataires dont on a les coordonnées, qui nous donnent leurs disponibilités. On sait déjà sur quelles dates on pourra les mobiliser."

Le mur des "rescapés" du Covid-19 en réanimation. Un mur similaire des "sortants" existe au Service des Maladies Infectieuses et Tropicales de Bichat, le Smit.
Le mur des "rescapés" du Covid-19 en réanimation. Un mur similaire des "sortants" existe au Service des Maladies Infectieuses et Tropicales de Bichat, le Smit. © Radio France / Louis-Valentin Lopez

Tout au bout du couloir, sur la gauche, une pancarte jaune a remplacé la pancarte rose, avec l'inscription "levée d'isolement". Derrière la porte entrouverte, des infirmières s'occupent d'un vieil homme. "Attention, 'levée d'isolement' ne veut pas dire qu'il va sortir", souligne Sophie Jacques-Platt, la cadre supérieure de santé. "Mais il va pouvoir à nouveau recevoir la visite de sa famille et de ses proches." Encore une fois, l'une de ces petites victoires qui font sourire les soignants. Tout comme ces photos des dix internes du service, accrochées au mur : l'un d'entre-eux a été affublé d'un mono-sourcil et d'antennes d'extra-terrestre. La page d'accueil d'un des ordinateurs, aussi, s'affiche brièvement, le temps de voir le fond d'écran cocasse : un homme en train de se pincer le nez.

La crainte d'une seconde "guerre"

Mais juste à côté, les yeux de Fatiha Essardy, cadre de santé en service de réanimation médicale et infectieuse, restent alertes, vigilants. "On ne s’est pas rendu compte de l’énergie qui a été investie. Il y a une vraie difficulté qui consiste à se demander si l’on est assez résilient pour partir dans la même guerre. C’était d’une violence inouïe pour les soignants", se souvient-elle. Y aura-t-il une seconde "guerre" ? "Au vu de l’augmentation exponentielle des cas, des informations qu’on peut avoir, j’ai bien peur, j’espère me tromper, qu’on soit amené, effectivement, à gérer une deuxième vague." À la sortie du service, la rose offerte par un inconnu à Sophie Jacques-Platt repose au sommet d'une étagère. Témoignage des combats gagnés. Et aussi, peut-être, présage de ceux à venir.

La rose offerte à Sophie Jacques-Platt, cadre supérieure de santé à l'hôpital Bichat.
La rose offerte à Sophie Jacques-Platt, cadre supérieure de santé à l'hôpital Bichat. © Radio France / Louis-Valentin Lopez
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