Comme tous les établissements d’Île-de-France, le service de réanimation de l’hôpital de l'APHP doit faire face à une nouvelle vague de patients Covid. La réa est déjà proche de la saturation, les patients sont ici plus sévèrement atteints, et les soignants n’ont, cette fois, pas de renfort des régions.

Comme tous les établissements d’Ile de France, le service de réanimation de l’hôpital Bichat doit faire face à une nouvelle vague de patients Covid
Comme tous les établissements d’Ile de France, le service de réanimation de l’hôpital Bichat doit faire face à une nouvelle vague de patients Covid © Radio France / Hélène Chevallier

Dans une des chambres du service de réanimation, ils sont une dizaine – anesthésistes, réanimateurs, chirurgiens, infirmières – à s’affairer autour d’un patient Covid. L’homme de 43 ans est arrivé il y a quelques heures. "Il était en train de mourir aux urgences de Beaujon", relate le chef de service Jean-François Timsit. L’équipe lui pose un ECMO, un circuit de circulation extra corporelle, qui permet l’oxygénation du sang du malade en-dehors de son corps à travers une machine. 

L’hôpital Bichat est l'un des centres de référence sur cette technique en Île-de-France. Dans le service, sur les 22 patients COVID, 10 sont actuellement sous ECMO. Une situation "très exceptionnelle" confie le chef de service. En effet, quasiment toutes les machines de l’hôpital, qui permettent cette oxygénation, sont mobilisées. "C’est un peu comme un poumon artificiel", explique Kim Dahan, interne de première année dans le service, "une technique très complexe à mettre en place, qui demande également beaucoup de surveillance. Les canules peuvent s’infecter, mal se positionner et ne plus fonctionner".

Cette prise en charge plus lourde, nécessite normalement plus de personnel. "Habituellement, en réa on tourne à 2,5 lits par infirmièr.e" précise Jean-François Timsit. "Avec ces types de malades, aussi lourds, il serait beaucoup plus raisonnable d’être en dessous. Pendant la première vague, c’était plutôt 2 mais là, malheureusement, on ne peut pas se le permettre. On n’a pas suffisamment de monde." Ces patient sous ECMO vont rester aussi plus longtemps dans le service, entre 4 et 6 semaines de réanimation.

Des heures supplémentaires à la place des renforts

Ouafa reconnait qu’ici "tout le monde est fatigué". Cette infirmière était déjà dans le service au printemps 2020 : "Pour la première vague, il y avait des personnes en renfort que l’on ne connaissait pas et qui ne connaissaient pas bien le service, donc cela prenait un peu plus de temps d’adaptation. Là c’est nous qui prenons des heures en plus pour venir aider les autres collègues". Ici comme dans la plupart des hôpitaux, la plus grosse problématique n’est pas matériel mais humaine. Plus de 130 soignants (65 infirmières, 35 aides-soignantes, 4 cadres de santé, 10 externes, 10 internes, 7 médecins séniors et 1 chef de service) se relaient 24h/24, 7 jours sur 7. Contrairement à il y a un an, aucune personne n’est venue ces dernières semaines d’autres régions pour grossir les effectifs. "Ce renfort dont on avait pu bénéficier était utile pour reposer les muscles et les esprits" reconnait le chef de service Jean-François Timsit, mais il ajoute : "Après ils créent également une hétérogénéité qui n’est pas salutaire dans la qualité des soins. Plus c’est homogène mieux ça vaut". 

Les formations express des soignants ont eu beau se multiplier cette dernière année, le personnel en réanimation manque toujours, constate pour sa part le professeur Romain Sonneville, réanimateur dans le service : "J’entends des personnes dire dans les médias, _il suffit de mettre des étudiants en médecine ou en soins infirmiers. Non, la réanimation c’est un métier_. Il y a des gens qui sont formés pour faire ça, pour surveiller les patients. Il y a des complications, des choses très spécifiques. Former ces personnes cela prend plusieurs années en général". Dans le service, certains départs à la retraite de personnel paramédical n’ont pas encore été remplacés. Plusieurs élèves de 3e année d’Institut de formation en soins infirmiers patientent justement dans une salle d’attente qui jouxte la réa. Alors que leur cursus se termine dans 6 mois, Ils passent déjà des entretiens pour un poste d’infirmier.e en réanimation. 

"On est déjà complètement hors des clous en terme de capacité à prendre en charge les malades correctement" - Pr Romain Sonneville, réanimateur à l’Hôpital Bichat

"Vous arrivez à avaler votre salive ?" Dans une des chambres à côté d’un des patients sous ECMO, Marie, une des kinésithérapeutes du service, fait passer quelques tests à un malade encore intubé mais conscient. L’homme, d’une soixantaine d’années, s’exécute, le regard fixé sur la jeune femme. Déjà extubé il y a quelques semaines, il avait dû être remis sous respirateur assez rapidement. "Comme il a été intubé longtemps, il ne bouge pas très bien les jambes et les pieds mais il progresse au fur et à mesure. Au début, il n’était pas très présent, pas très cohérent. Mais là, ça va mieux". La kiné cherche le positif, car elle le reconnait, le fait de voir l’étage à nouveau se remplir de malades lui a foutu un coup au moral. Le service est en effet déjà plein. Sur les 32 lits de réanimation, 22 sont occupés par des patients Covid. "On est à un niveau de saturation proche de celui des premières semaines de la première vague. Les choses sont extrêmement tendues en terme de capacité à faire face aux demandes d’admission et à gérer les patients dans l’hôpital", constate le professeur Romain Sonneville. 

Créer des lits en plus

Grâce à la déprogrammation d’opération non urgentes, une des salles de bloc opératoire a été transformée en salle de réanimation ce mercredi. Elle permet l’accueil de quatre patients supplémentaires, mais dans une même pièce. "Ces quatre lits sont au final une chambre commune, alors qu’on a usuellement un lit individuel dans une chambre unique pour chaque malade", reconnait Jean-François Timsit. Les malades accueillis dans le bloc sont de gravité intermédiaire car la réanimation dans ces conditions y est plus complexe et les risques de transmission de maladies nosocomiales augmentées. "Faire de la réanimation dans des blocs opératoires ce n’est pas un projet de soin acceptable" s’agace Romain Sonneville. "Là on aurait peut-être eu la possibilité de s’organiser différemment et on est en train de refaire la même chose qu’en mars 2020."

Pour le réanimateur, les mesures de confinement annoncées jeudi dernier arrivent trop tardivement et sont insuffisantes.  "On est en train de pousser les murs pratiquement comme au niveau de la première vague. On est extrêmement inquiet pour les 15 prochains jours. Car c’est bien gentil de pousser les murs mais au bout d’un moment il s’écroulent", conclut amèrement le chef de service, Jean-François Timsit.