C'est l'un des éléments de langage favori des gouvernements en cas de conflit social qui dure : une phrase de Maurice Thorez, sur la fin des grèves, resurgit régulièrement depuis une dizaine d'années. Phrase évidemment en général amputée de son contexte.

Maurice Thorez à la tribune du Vel' d'Hiv' en 1944
Maurice Thorez à la tribune du Vel' d'Hiv' en 1944 © AFP

Cette fois-ci, c'est au Premier ministre Édouard Philippe que l'on doit d'avoir exhumé une nouvelle fois cette tirade dont la première partie, tronquée du reste, sied à tout dirigeant qui veut appeler à la fin d'un conflit social. Dimanche soir, sur le plateau de France 2, il déclare : "La décroissance progressive du nombre de grévistes est réelle (...) Vous connaissez cette phrase : il faut savoir terminer une grève."

Une nouvelle fois, cette allusion à la phrase de Maurice Thorez, prononcée en 1936, provoque un fleuve de réactions indignées et de rappels historiques sur les réseaux sociaux, à l'image ici des tweets d'Alexis Corbière (La France insoumise) et de Jean-Philippe Despaquis, secrétaire de section PCF et militant CGT.  

Retour en 1936

En effet, le 11 juin 1936, Maurice Thorez, le patron du Parti communiste français, revient sur la signature quatre jours plus tôt des accords de Matignon, passés entre le gouvernement du Front populaire de Léon Blum et plusieurs syndicats, dont la CGT. 

Le texte valide l'avancée sociale historique des congés payés et de la semaine de travail de 40 heures. Le secrétaire général du Parti communiste, lors du congrès organisé au gymnase Jean Jaurès à Paris, s'adresse aux ouvriers pour leur demander, une fois la lutte menée à bien, de reprendre le travail après un long blocage des usines :

"Il faut savoir terminer une grève dès que la satisfaction a été obtenue. Il faut même savoir consentir au compromis si toutes les revendications n’ont pas encore été acceptées mais que l’on a obtenu la victoire sur les plus essentielles revendications"

Pourtant la phrase du leader n'aura aucun effet immédiat, puisque le mouvement de grève se poursuit encore plusieurs jours. La France ne retrouvera un fonctionnement normal qu'au cours du mois suivant. 

Élément de langage vintage

Peu importe le contexte historique, la phrase a séduit, lors des différents mouvements de grève de ces dernières années, bon nombre d'analystes politiques ou de dirigeants. 

Nicolas Sarkozy, à l'automne 2007. Élu quelques mois plus tôt, le président de la République la reprend à son compte à la tribune du 90e congrès des maires de France, alors qu'un blocage des transports en commun s'éternise. Mais il se permet un léger raccourci, qui induit presque le contresens : "Il faut savoir terminer une grève lorsque s'ouvre le temps de la discussion".

François Hollande, en juin 2016. Lui aussi se retrouve à citer cette figure historique de la gauche française, à l'adresse des syndicats CGT et Sud Rail de la SNCF, lors d'un conflit provoqué par la réforme de la "loi travail" : "Il y a un moment où selon une formule célèbre, il faut savoir arrêter une grève !", lance-t-il dans un entretien à La Voix du Nord

Autre exemple, Roger Karoutchi, sénateur des Hauts-de-Seine, cède au tic de langage en 2018 lorsqu'il explique avoir voté pour la réforme de la SNCF : "Comme le disait le communiste Thorez, il faut savoir terminer une grève", cite-t-il. 

Chacun omettant donc soigneusement, à chaque fois, la deuxième partie de la citation qui contient les mots clés "satisfaction" et "compromis". 

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