La première fois, elle l’a fait sans réfléchir. C’est venu tout seul. Instinctivement. Le monsieur abîmé, en comptant ses pièces, a juste demandé un café. Il a posé la somme exacte devant lui. La somme exacte devant elle. Mais elle, la jeune fille à casquette, elle a doucement repoussé l’argent. C’est venu tout seul. Instinctivement. Puis elle s’est retournée et dans le brouhaha des commandes et des grésillements de grills, elle a lancé : « menu ‘maxi-double-big-chef’ ! »Dans la foulée, elle est allée chercher une maxi double portion de frites, un maxi double hamburger et un maxi double coca. « Allez vous installer, je vous apporte tout quand c’est prêt », elle a dit en revenant au monsieur incrédule. Lequel a murmuré, en recomptant ses pièces : « Mais je n’ai pas assez, je n’ai que pour un café… » La jeune fille à casquette a alors pris l’argent. C’est venu tout seul. Instinctivement. Dans sa main, elle a pris l’argent. Elle a fermé le poing. Elle a rouvert le poing. Et reposé l’argent. « Voilà votre monnaie. Maintenant allez vous installer, je vous apporte tout quand c’est prêt. »Ensuite, sur le plateau qu’elle avait commencé à remplir, la jeune fille à casquette a rajouté une salade verte, une grosse boîte de nuggets, deux yaourts, un brownie et trois minis beignets. Puis elle a porté le plateau au monsieur attablé à l’entrée du fast-food. « Je me suis mis là parce que de là, je peux surveiller mon chien. »- Il est où, votre chien ?- C’est le labrador noir assis sur le trottoir.- Et il s’appelle comment ?- Je l’ai appelé Doudou.La première fois, elle l’a fait sans réfléchir. Après, c’est devenu une habitude… Durant deux mois, tous les midis, dans le brouhaha des commandes et des grésillements de grills : le monsieur abîmé qui demande un café et qui pose quelques pièces, la jeune fille à casquette qui prend les pièces, ferme le poing, rouvre le poing, repose les pièces, le monsieur qui part s’installer à l’entrée du fast-food où la jeune fille lui apporte un menu ‘maxi-double-big-chef’.Un jour, il lui a demandé pourquoi elle faisait cela. Elle a répondu « je ne sais pas » avant d’aller remplir le gros distributeur de pailles… Le lendemain, il lui a de nouveau demandé pourquoi elle faisait cela. Elle a répondu « je ne sais pas » avant d’aller vider le casier à plateau… Puis il n’est pas revenu. Le surlendemain, le monsieur abîmé n’est pas revenu et la jeune fille à casquette s’est alors rendue compte qu’en fait, elle l’attendait. Et elle a réfléchi. Et elle s’est inquiétée.Le soir, en sortant du fast-food, elle a cherché le monsieur dans les rues du quartier, où elle avait vaguement l’impression de l’avoir déjà croisé… Mais elle ne l’a pas trouvé.Le jour suivant : même chose. Le monsieur abîmé n’est pas venu au fast-food. Et le soir après son service, la jeune fille à casquette est repartie le chercher. Mais cette fois, elle ne s’est pas contentée des rues. Cette fois, elle a regardé aussi dans les recoins du quartier : les arrière-cours, les halls d’immeuble et même au fond du square, du côté des lauriers… Mais non. Elle ne l’a pas trouvé. Pourtant, elle était maintenant persuadée de l’avoir déjà aperçu avant que lui-même ne se présente, quelques semaines plus tôt, au comptoir du fast-food.Cette nuit-là, la jeune fille à casquette n’a presque pas dormi. Puis le matin, devant son thé, soudain elle s’est souvenue : « Bon sang mais c’est bien sûr ! C’est dans le métro que je l’ai vu ! Je me rappelle très bien ! Il discutait avec son chien… »Après une douche de 25 secondes et après s’être habillée strictement comme la veille, elle s’est précipitée vers la station de métro… Cheveux mouillés sous la casquette et dans le crâne une foule de questions. C’est quoi son nom, il a quel âge et pourquoi vit-il dans rue ? Il fallait qu’elle lui demande. Il fallait qu’elle sache. Elle allait lui demander. Elle allait savoir… Mais non. Là encore, à la station de métro, elle ne l’a pas trouvé. Elle a cherché partout mais elle ne l’a pas trouvé.Elle s’est alors dit que peut-être il avait élu domicile à la station voisine… Elle est montée dans un wagon puis elle est descendue à la station voisine, dont elle a longuement mais en vain arpenté les couloirs… Elle a vainement arpenté ensuite ceux de la station voisine, puis vainement arpenté ceux de la station voisine, puis vainement arpenté ceux de la station voisine, puis vainement arpenté ceux de la station voisine…. Ainsi de suite jusqu’au bout de la ligne. Et jusqu’à ce qu’elle réalise qu’elle avait depuis très longtemps dépassé l’heure de sa prise de poste au fast-food.« Quelle conne ! », elle s’est lancée en regardant sa montre. « Quelle conne je fais, c’est pas possible ! » La jeune fille à casquette s’est flagellée comme ça durant tout le trajet. Mais qu’est-ce qui lui a pris ? Et qu’est-ce qu’elle va bien pouvoir dire pour expliquer son retard ? Elle n’est jamais en retard. Jamais. Elle s’est jurée de ne jamais l’être. Elle a trop besoin de ce boulot. Et l’autre idiot, il va dire quoi ?L’autre idiot, c’est son manager et bien sûr c’est sur lui qu’elle tombe quand elle arrive enfin. La jeune fille à casquette se doutait qu’il ne serait pas content. Elle ne l’aime pas, son manager. Elle ne le lui dira jamais, elle a trop besoin de ce boulot, mais vraiment, elle ne l’aime pas. Son allure de play-boy et ses airs supérieurs alors qu’il a dix ans de moins qu’elle et qu’il n’a jamais lu un livre…- Tu devais faire l’ouverture. J’espère que t’as une bonne excuse !- J’étais malade.- Tu as un mot de ton médecin ?- Non, en fait, j’étais morte.- Ne te fous pas de ma gueule s’il te plaît !- J’étais morte d’inquiétude. Tu sais, depuis quelque temps, y’a un monsieur qui vient le midi. Un SDF avec son chien. Il laisse son chien sur le trottoir et il prend à chaque fois un menu ‘maxi-double-big-chef’.- Et alors ?- Et alors ça fait plusieurs jours qu’il n’est pas venu.- Et alors ?- Et alors il a disparu !- Et alors ?- Et alors ça m’inquiète.- Et alors ?- Et alors ce matin je l’ai cherché. Je suis allée dans le métro et je l’ai cherché. J’ai fait toutes les stations de la ligne et c’est pour ça que je suis en retard.- Je ne crois pas un mot à ce que tu dis, mais comme je suis un gars gentil, je te mets juste un avertissement. Au prochain retard, c’est la porte ! Ok Poulette ?Poulette ! Ça aussi, elle déteste. Le manager donne des surnoms à tous ses employés ; filles et garçons, tout le monde y a droit et elle, donc, c’est ‘Poulette’... Et elle déteste ce surnom. Pourquoi pas ‘Poupoule’ tant qu’on y est ? Un jour, faudrait qu’elle fasse une thèse sur les surnoms, elle se dit ça souvent, quand elle entend son manager. Lequel, d’ailleurs, ne doit même pas savoir ce que c’est qu’une thèse…

Quand au bout de trois semaines, le monsieur abîmé est revenu, d’abord elle ne l’a pas vu. Parce qu’il s’est tout de suite installé à l’entrée du fast-food. Sans même passer par le comptoir.Il l’observe de loin. Elle est très occupée. Un couple d’amoureux. Commande, monnaie, « Bon appétit ! » puis faux sourire. Un vieux monsieur élégant. Bonjour, commande, monnaie, « Bon appétit ! » puis faux sourire… Deux enfants blonds accompagnés de leur baby-sitter. Bonjour, commande, monnaie… et soudain vrai sourire parce que ça y est, elle l’aperçoit. La jeune fille à casquette hurle alors derrière elle : « menu ‘maxi-double-big-chef’ ! » Et trois minutes plus tard, la voilà qui accoure, un plateau surchargé dans les mains. En le posant sur la table, elle chuchote au monsieur : « Je suis contente de vous voir ». « Moi aussi je suis content », il chuchote en réponse et en lui attrapant le poignet – que, comme toutes les jeunes filles, elle a la chance d’avoir très doux. Le monsieur ne s’en rend pas compte, mais il serre fort.- Arrêtez, vous me faites mal !- Pourquoi vous faites cela ?- Lâchez-moi, vous me faîtes mal !Le monsieur abîmé lâche le poignet de la jeune fille à casquette. Mais il tient à sa question.- Pourquoi vous faites cela ?- Et vous, où vous étiez passé ?- Pourquoi vous faites cela ?- Parce que je n’aime pas jeter et qu’au bout d’un quart d’heure dans les tiroirs chauffants, ici les hamburgers, ils partent à la poubelle ! Les nuggets et les frites aussi. C’est un gâchis épouvantable. Et vous, vous avez faim. Maintenant vous pouvez me dire où vous étiez passé ?- Ça n’a pas d’importance.- Où étiez-vous passé ?- J’étais à l’hôpital.- Pourquoi à l’hôpital ? Vous êtes tombé malade ?- Tu peux bouger ton cul ? Y’a du monde à la caisse ! – Ça, c’est le manager.La jeune fille a bougé son cul. Elle est retournée à sa caisse. Mais le midi suivant, cette fois elle s’est assise à côté du monsieur. « C’est ma demi-heure de pause et le manager est parti pour trois jours en vacances », elle lui a expliqué.Durant trois jours, trois demi-heures, trois midis, la jeune fille à casquette et le monsieur abîmé ont donc partagé leur repas : des hamburgers, des frites et des minis beignets. « Ça, c’est quand même super dégueu ! », elle a pouffé chaque fois en essuyant les coulées de graisse, de moutarde et de confiture tombées sur son chemisier.Durant trois jours, trois demi-heures, trois midis, ils se sont également parlé… Elle a raconté sa maman, sa maman travailleuse, sa maman ouvrière, sa maman licenciée, sa maman déprimée, sa maman chômeuse en fin de droit. Sa maman qui s’est sacrifiée pour que sa fille fasse des études. Et elle en a fait, des études.- Oui, monsieur, jusqu’au doctorat ! Et avec les félicitations du jury s’il vous plaît ! Mais après, rien du tout, débrouille-toi Poulette ! Pas de poste à la fac. Pas non plus dans la recherche… Et dans le privé, ça ne veut rien dire un doctorat de sociologie sur ‘la résurgence du discours révolutionnaire chez les adolescents gauchers issus de familles monoparentales et élevant des perruches’ !- C’était le sujet de votre thèse ?- C’était le titre de ma thèse. Quatre années de travail pour rien, si ce n’est le plaisir infini d’avoir le sentiment d’être une personne intelligente. Sauf que ça ne nourrit pas, l’intelligence. Et donc maintenant je vends des hamburgers, des frites et des minis beignets. C’est grâce à ça qu’on vit, ma mère et moi…- Vous n’avez pas de papa ?- Je ne sais pas qui est mon papa.- Vous n’avez pas de petit ami ?- Ils me quittent tous, mes petits amis ! Il paraît que je suis trop exigeante et trop idéaliste.- Moi je vous trouve très bien. Et vos poignets sont d’une extrême douceur.Durant trois jours, trois demi-heures, trois midis, c’est surtout elle qui a parlé. Lui répondait à peine quand elle l’interrogeait. Son nom ? Il ne sait plus. Vraiment ? Vraiment, il ne sait plus. Mais dans la rue les autres l’appellent ‘le cinglé’ parce qu’il discute avec son chien. Son âge ? Il ne sait plus. Vraiment ? Vraiment, il ne sait plus. Sans doute la cinquantaine. Peut-être plus. Peut-être moins. Parfois, il se sent jeune. Parfois très vieux. Parfois quasiment mort. Mais est-ce qu’il a un métier ? Avant de s’asseoir sur des cartons dans les stations de métro, est-ce qu’il a travaillé ? Oui, il a travaillé, mais c’était il y a très longtemps. Il a travaillé dans une usine. Jusqu’à ce qu’il ait un accident. Une usine en Bretagne.- La Bretagne, je connais ! C’est là-bas que je suis née ! C’était où, en Bretagne ?- Je ne sais plus.- Et le nom de l’usine ? Vous vous souvenez du nom de l’usine ?- Je ne sais plus.- C’est joli, la Bretagne.- Je ne sais plus.- J’y ai passé toute ma jeunesse.- C’est joli, la jeunesse…- Vous avez des enfants ?C’est venu tout seul. Instinctivement. Elle n’a pas réfléchi en posant la question. Pas réfléchi non plus en la posant une seconde fois. « Vous avez des enfants ? » Là, le monsieur abîmé a longuement froncé les sourcils. Un froncement jusqu’à la grimace. La réponse, il l’avait, mais elle était cachée dans un tunnel de sa mémoire.- Je crois que j’ai un enfant et je crois que c’est une fille. Mais je ne l’ai jamais vue. C’était il y a longtemps.- Pourquoi vous ne l’avez jamais vue ?- J’ai eu mon accident.- Et vous n'avez jamais pensé à essayer de la retrouver ?- C’était il y a longtemps… C’était une autre vie. Et peut-être que je me trompe ! Peut-être qu’en fait non, je n’ai jamais eu d’enfant... Et puis de toute façon, maintenant, il y a Doudou. D’ailleurs je vais y aller, il m’attend.Le monsieur abîmé s’est alors levé de sa chaise. Ensuite, la tête baissée, il a posé sa main sur le poignet de la jeune fille. Une dernière fois ce plaisir-là. Sa peau contre la sienne. Puis sans la regarder et sans un mot de plus, il a rejoint le trottoir, où l’attendait son chien. « Allez, mon gros Doudou, on rentre à la maison ! » A travers la porte vitrée du fast-food, la jeune fille à casquette a doucement agité les doigts en signe d’au revoir. Si ça se trouve c’est lui…- Tu veux le suivre, ton Don Juan ?La voix vient de derrière. C’est celle du manager. La jeune fille se retourne. Elle n’aime pas son sourire.- Tu es rentré de vacances ?- Je ne suis pas parti en vacances. Alors dis-moi, tu veux le suivre, ton Don Juan ?- Tu n’es pas parti en vacances ?- Non, désolé, Poulette, mais je voulais juste te coincer.- Tu veux bien arrêter de m’appeler ‘Poulette’, s’il te plaît ?- Parce que tu vois, depuis quelques temps, je me disais qu’y avait un truc qui ne collait pas, Poulette.- Tu arrêtes de m’appeler ‘Poulette’ ?- Tous les jours des menus‘maxi-double-big-chef’ pour un pouilleux qu’a pas un rond ! Et tous les jours c’est toi qui le sers ! Mais tiens, comme par hasard, pas une trace sur tes relevés de caisse ! T’es qu’une petite voleuse, Poulette !- Ne m’appelle plus jamais ‘Poulette’ !- Je t’appelle comme je veux, c’est moi le chef. Toi, tu n’es qu’une voleuse. Aujourd’hui, j’ai les preuves et j’ai appelé les flics.Ce soir-là – et les soirs suivants également, la jeune fille à casquette a dormi en prison.

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