Le protoxyde d'azote en capsule est largement détourné de son usage culinaire pour ses effets euphorisants à l'inhalation. Accessible en vente libre, il est pourtant à l'origine de lourdes conséquences chez certains consommateurs qui témoignent de graves séquelles.

Ces petites capsules métallisées de protoxydes d'azote jonchent les trottoirs dans certaines villes
Ces petites capsules métallisées de protoxydes d'azote jonchent les trottoirs dans certaines villes © AFP / Benjamin Polge / Hans Lucas

Depuis plusieurs années, des petites capsules grises envahissent les trottoirs. Elles contiennent du protoxyde d'azote, et sont habituellement utilisées dans l'alimentation, pour propulser la chantilly par exemple. Leur présence dans les rues n'a rien à voir avec un dessert, mais sont plutôt liées à la quête des sensations qu'elles procurent pendant quelques secondes après l'inhalation : euphorie, rires incontrôlables, distorsion des perceptions... Leur consommation par de nombreux jeunes peut avoir de graves conséquences pour la santé.

Leur usage détourné consiste à inhaler le gaz que contiennent les cartouches par le biais d’un ballon, après avoir "cracké" la cartouche à l’aide d’un siphon. Il s’agit ensuite d’inspirer et d’expirer l’air contenu dans le ballon. Les usagers principaux de cette substance : les jeunes de 20 à 25 ans, selon un rapport de l'Agence nationale de sécurité sanitaire de l'alimentation (Anses), publié en juillet.

Une perte des sensations

Responsable de la cellule de addicto-vigilance du CHU de Lille, Sylvie Deheul constate qu'"on trouve beaucoup de capsules métallisées sur la métropole lilloise". Son équipe reçoit de nombreuses informations sur les complications liées à la consommation du protoxyde d'azote. Des professionnels lui ont notamment signalé "des troubles de la marche, des fourmillements, des pertes de sensations au niveau des jambes et des mains".

C'est ce qui est arrivé à Mélanie, alias "Tchikita", habitante de Sevran. Dans une vidéo publiée sur Instagram, et reprise sur Twitter, la jeune femme informe ses abonnés de sa perte de sensibilité dans les mains. Elle reçoit alors de nombreux témoignages de personnes se plaignant de symptômes similaires et qui ont eu "un électro-choc" en regardant sa vidéo. "Ils se sont reconnus et ont décidé d'arrêter le 'proto', c'est une bonne chose que le message soit passé", se réjouit l'influenceuse, interrogée par France Inter.

Pour afficher ce contenu Twitter, vous devez accepter les cookies Réseaux Sociaux.

Ces cookies permettent de partager ou réagir directement sur les réseaux sociaux auxquels vous êtes connectés ou d'intégrer du contenu initialement posté sur ces réseaux sociaux. Ils permettent aussi aux réseaux sociaux d'utiliser vos visites sur nos sites et applications à des fins de personnalisation et de ciblage publicitaire.
Gérer mes choix

"Au début, j'en consommais 50 à 100 en soirée, pendant un an, raconte-t-elle, puis pendant quatre mois, j'en ai pris jusqu'à 400 en une soirée alcoolisée. Le premier ballon te fait planer grave et tu cherches à retrouver cette première sensation, donc tu continues d'en prendre"', se souvient Mélanie. Le lendemain, "j'avais des vertiges, je n'arrivais pas à me lever de mon lit, je n'avais plus trop de force, mais je n'imaginais pas que c'était grave, puisque le produit est en vente libre", regrette la trentenaire.

Au fil du temps, les effets s'accentuent, jusqu'à une "perte totale des sensations dans les mains" :

Je ne sens plus le chaud, le froid, la matière... Parfois, mon téléphone me tombe des mains, je ne peux pas m'attacher les cheveux ou mettre des boucles d'oreille. Je ne peux plus écrire comme avant, car je n'ai pas de force pour appuyer sur la feuille.

Ces symptômes, dont elle ne sait pas encore s'ils sont irréversibles, proviennent sans doute d'une "atteinte du système nerveux, notamment au niveau de la moelle épinière qui permet la transmission des informations aux membres et au niveau des nerfs", explique le docteur Sylvie Deheul qui alerte sur des atteintes possibles, et parfois "très invalidantes" : "des difficultés à marcher sans chuter, à rester debout, à ramasser des objets, parfois des difficultés pour uriner, aller à la selle, ou même des troubles de l'érection".

Des acouphènes

Ilyas, lui, s'est retrouvé avec un autre symptôme. Dans une vidéo publiée le 28 août et likée plus de 36 000 fois sur TikTok, l'homme de 22 ans met en garde les utilisateurs. À la suite d'une consommation importante de Protoxyde d'azote, également appelé "gaz hilarant", il risque de garder des acouphènes toute sa vie. Son message de prévention est entendu et largement partagé, notamment sur Twitter.

"J'ai commencé à en prendre fin décembre, raconte l'étudiant, contacté par France Inter, j'étais en boîte, et pour m'ambiancer, on m'a dit de prendre ça." Pour Ilyas, l'effet est immédiat : "Impossible de marcher", il perd l'équilibre, la musique "vibre dans ses oreilles". Mais "l'effet n'a duré que 10 secondes, poursuit-il, alors j'ai dû en prendre une quinzaine en une soirée, la première fois." Mais en boîte, les doses sont chères, "10 euros la capsule, soit un ballon"

L'habitant d'Argenteuil décide donc de s'en procurer dans un magasin de vente d'accessoires destinés aux professionnels, où l'unité ne coûte que 50 centimes. "J'ai dû en consommer 400 en un mois, concède le jeune homme qui ne consomme habituellement "ni alcool ni drogue".

Au bout de deux semaines, il entend un léger bruit dans son oreille gauche, mais n'y prête pas attention. Jusqu'à ce que "le sifflement devienne très fort et permanent". "Je commençais à entendre de moins en moins, je faisais beaucoup répéter les gens, le sifflement était permanent", dit-il. Ilyas se rend alors chez un médecin ORL qui lui annonce que son oreille est "endommagée" et lui prescrit un IRM qu'il devra passer dans quelques jours. "Le docteur m'a dit que j'ai 90% de risques que les acouphènes ne disparaissent pas", regrette-t-il. 

Des maires prennent les devant

Les capsules de protoxyde d'azote sont accessibles en vente libre (épiceries, supermarchés, internet). Alors, pour faire face à ce fléau, le groupe La France Insoumise a déposé une proposition de loi, en janvier 2019, visant à encadrer la vente de protoxyde d’azote, en en interdisant la vente aux mineurs. Renvoyée à la commission des affaires sociales, elle n'a pas abouti à une loi au niveau national. Mais la vente de protoxyde d'azote fait déjà l'objet d'arrêtés dans plusieurs villes comme Cannes, Orléans ou Tourcoing. 

Dans la petite commune de Villecresnes, dans le Val-de-Marne, l'ampleur du phénomène était telle que le maire, Patrick Farcy, a pris un arrêté le 23 juin, interdisant la consommation et la vente aux mineurs des capsules de protoxyde d'azote. L'objectif : alerter les consommateurs et "permettre une intervention de la police". "On retrouvait un seau entier de cartouches dans les rues tous les jours, s'étonne l'élu, au-delà de la pollution que ça pouvait générer, j'ai eu des avis médicaux sur les effets que ça peut avoir sur la santé." 

Pour le maire, cet arrêté est une façon de "faire connaitre aux pouvoirs publics ce problème qu'on a localement et permettre une prise de conscience"

Thèmes associés