Le psychiatre en prison Cyril Canetti dénonce l'oubli de la "dimension protectrice" de l'asile psychiatrique. Après 25 ans de carrière dans les prisons de Fresnes, Fleury-Mérogis et de la Santé, il vient de démissionner alors que l'hôpital Saint-Anne ne voulait pas le renouveler.

Hall de la prison de la Santé, le 6 novembre 2020 à Paris.
Hall de la prison de la Santé, le 6 novembre 2020 à Paris. © AFP / Bertrand Guay

"La dimension protectrice" de l'asile psychiatrique "a été perdue au fil des années", dénonce ce mercredi 7 avril sur France Inter, le docteur Canetti. Constatant une "appréhension" grandissante des détenus malades psychiatriques, et alors que la direction de l'hôpital Saint-Anne ne souhaitait pas le renouveler, le chef du service médico-psychologique régional à la prison de la Santé (Paris, 14e) a démissionné. Professionnel reconnu, psychiatre en prison, depuis 25 ans, à Fresnes, Fleury-Mérogis, à la Santé depuis 2009, cinq ans contrôleur des prisons, il alerte sur un "recours parfois systématique à l'isolement, à la contention, aux soins sous contrainte" et fait le point sur les effets psychologiques de la crise sanitaire en prison.

FRANCE INTER : Pourquoi, selon vous, la justice envoie-t-elle de plus en plus de malades psychiatriques en prison ? 

CYRIL CANETTI : "Il y a une une vision du malade mental qui a beaucoup changé ces dernières années. L'éclairage se fait davantage sur le risque que représenterait le malade pour la société, à en oublier que c'est une personne qui souffre avant tout. Je pense que la psychiatrie a également un peu perdu sa mission asilaire. L'asile psychiatrique, c'est souvent quelque chose qui sonne de façon péjorative mais il ne faut pas oublier que, quand on parle d'asile politique, on voit bien la dimension protectrice. L'asile psychiatrique avait cette vertu de protéger un certain nombre de personnes du reste de la société. Je crois que cette dimension a été perdue au fil des années. Maintenant, on a toute une catégorie de personnes qui sont à la rue et qui sont très malades. Je ne dis pas qu'elles ne sont pas responsables des actes qu'elles commettent, mais qu'il y a une délinquance de survie pour pouvoir simplement vivre dehors et que ça les amène tout naturellement en prison."  

On oublie que le malade mental est une personne qui souffre avant tout.

Vous signalez également des dérives dans le traitement psychiatrique des détenus ?  

"Je crois vraiment que la population de détenus n'intéresse pas grand monde et que la psychiatrie n'intéresse pas grand monde non plus. Alors, quand on parle de détenus malades mentaux, c'est vraiment l'exclusion au carré. Il y a une espèce d'appréhension de la personne détenue. Quand on envoie un malade dans un service psychiatrique, très souvent il y a une espèce de glissement des tâches. L'équipe peut avoir le sentiment qu'elle doit se substituer à la pénitentiaire et empêcher l'évasion plutôt que de soigner. On a parfois systématiquement recours à l'isolement, à la contention, aux soins sous contrainte. Un jour, j'ai envoyé un jeune qui présentait des troubles marqués dans un service du groupe hospitalier universitaire. On m'a téléphoné pour me dire qu'il pouvait revenir à la prison et qu'il n'avait plus de troubles psychiatriques. Lorsque j'ai reçu ce jeune, il m'a expliqué que le jour de son départ de l'hôpital, il avait été attaché et piqué. Quand je m'en suis inquiété, on m'a dit qu'on l'avait piqué parce qu'il était opposant. Là, on a un recours aux soins de façon coercitive. On n'est plus du tout dans le soin."

La Covid en prison, c'est une bombe à retardement.

Quels sont les effets de la crise sanitaire actuelle sur les prisonniers ? 

"Pendant la première première vague, j'ai trouvé qu'il y avait une très grande résignation, avec finalement une contrainte supplémentaire qu'il fallait accepter. Maintenant, c'est beaucoup plus compliqué. Il y a une souffrance du fait de la lassitude, de la raréfaction des parloirs. À la prison de la Santé actuellement, il y a de très grands quartiers qui sont confinés parce que le variant britannique circule. Les activités de travail, de scolarité, de sport et les consultations sont extrêmement réduites. C'est un poids extrêmement lourd sur la détention. Il y a aussi un peu une perte d'espoir parce qu'il y a un an, le gouvernement avait pris des mesures pour permettre que les gens sortent plus rapidement, pensant qu'effectivement, on était dans quelque chose qui était passager. La Covid en prison, c'est une bombe à retardement. C'est vraiment quelque chose qui peut exploser parce qu'il y a vraiment une tension très importante."

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