Léo, Louise, Brittany, Lucas, Emma, Kevin, Jennifer, Hashtag... Le prénom raconte-t-il de nous plus que ce que l’on croit ?

Infirmières tenant cinq bébés, possiblement des quintuplets, autours de 1905
Infirmières tenant cinq bébés, possiblement des quintuplets, autours de 1905 © Getty / Vintage Images

Un amendement vient d'être voté par le gouvernement afin de simplifier la procédure pour permettre à chacun de changer de prénom.

Thomas Chauvineau s’interroge sur le poids du prénom dans les société dans son "Débat de midi". Pour en débattre, il a invité le sociologue Baptiste Coulmont, auteur de Sociologie des Prénoms et Changer de prénom. De l'identité à l'authenticité, l’avocat Jérôme Casey, avocat au barreau de Paris et maître de conférence à l’université de Bordeaux, Anne-Sophie Letac (chroniqueuse au Figaro Vox) et Eric Fottorino (Journaliste et écrivain)

Le prénom est ce qui nous fait exister en tant qu’individu, aux yeux des autres mais aussi pour nous-mêmes. Il révèle beaucoup de nous à notre insu : il renseigne sur notre sexe, notre âge, notre provenance géographique, notre origine sociale… "Domitille et Jessica n’ont pas les mêmes parents" note Baptiste Coulmont. Le sociologue souligne aussi :

Le prénom en dit bien plus sur celui qui le donne que sur celui qui le porte. Cela dit quelque chose sur les parents et sur ce qu’ils souhaitent pour leur enfant.

Bébé avec casquette rouge
Bébé avec casquette rouge © Getty / Constance Bannister Corp

"“Marie”, c'est le joker indémodable" note Baptiste Coulmont. C'était le prénom le plus donné au début du 20e siècle. A l’époque, une fille sur six le portait. Aujourd’hui c’est toujours l'un des vingt prénoms les plus donnés... Mais cela ne représente plus qu'une fille sur deux cents. En 2016, ce sont Chloé, Emma ou Louise qui sont plus populaires - Lucas, Hugo et Jules pour les garçons en France.

Baptiste Coulmont explique : "On a l’impression que c’est un choix individuel et en fait on s’aperçoit que ça se passe collectivement. Les parents ont décidés d’appeler leur enfant Camille à peu près au même moment, alors qu’ils étaient persuadés de faire un choix conjugal, un choix familial. C’était beaucoup plus territorialisé au XIXe siècle, parce que les mouvements étaient plus lents. Ils naissaient dans la bourgeoisie parisienne et ils se diffusaient. Aujourd’hui, c’est moins le cas, même si on peut voit une concentration de prénoms locaux en Bretagne, au pays basque, en Seine Saint-Denis, ou de prénoms turcs en Alsace".

Prénommés Hashtags, Pixels... et demain, Pokemon ?

Le prénom et l’importance du prénom va de paire avec l'identification de l'individu. Aujourd’hui, le numéro de sécurité sociale par exemple permet d’identifier beaucoup mieux d’identifier les personnes que le nom et le prénom. Raison pour laquelle la France devient plus souple sur le sujet... L'avocat Jérôme Casey explique : "Au départ la France avait une position très régalienne sur le nom et le prénom. C’était vraiment l’autorité qui vous figeait pour la durée de votre vie. C’est moins vrai pour le nom, la loi a été changée il y a plus de 10 ans. Pour les prénoms, la fameuse loi du 11 brumaire an 11 a été modifiée en 1993. C’était elle qui nous obligeait à passer par les noms des Saints du calendrier. Il y avait juste l’obligation pour les parents de ne choisir des prénoms qui ne soient ni ridicules ni contraires à l’intérêt de l’enfant. Aujourd'hui, on passe un cap supplémentaire en disant que l’adulte lui-même peut faire cette démarche".

Pour autant, est-ce si simple de changer de prénom en France? Ecoutez les réponses de Baptiste Coulmont et Jérôme Casey :

Chaque État aborde cette question de l’identité différemment. Aux USA, beaucoup d’Américains appellent leurs enfants Hashtag, Pixel

En Chine ou à Taïwan, le changement de prénom est courant. Sans pour autant concerner toute la population. Bruno Coulmont explique : "A Taïwan, on estime qu’un tiers des personnes va changer de prénom au cours de sa vie".

En Angleterre, par "deed poll", l’équivalent d’un simple acte notarié, chacun peut changer de prénom et/ou de nom de famille. Le contrôle ne se fait qu’a posteriori : si vous prenez le prénom et le nom de famille de quelqu’un, c’est à lui de montrer en quoi c'est gênant.

Bébé dans une baignoire
Bébé dans une baignoire © Getty / Constance Bannister Corp

Du bon goût

Le prénom est presque devenu une marque ; il sert à démarquer l’individu, individualiser la personne. On peut décider à 18 ans de changer de prénom et d'opter pour un choix plus original. Néanmoins, qu'il soit choisi par nos parents ou par nous, il y a un certain déterminisme dans le choix d'un prénom.

Jusqu'en 1945, les classes populaires prenaient d'anciens prénoms bourgeois. Après cela, elles se sont inspirés des séries américaines. Baptiste Coulmont note que "C'est vu comme quelque chose de vulgaire par les tenants du bon goût [...] On se moque beaucoup moins des prénoms de l'aristocratie parisienne ou versaillaise. Par exemple, une famille qui avait appelé ses enfants Basilis, Adalbert, Déotille, Emerille, Herminie et la petite sixième Guillemine. Mis tous ensemble, ça fait légèrement sourire. Ça fait énormément sourire les parents de Kevin et Jessica - mais ceux- là ont beaucoup moins l'accès aux médias donc ils peuvent moins se permettre de se moquer."

Pour finir, un peu d'histoire...

Jacques Attali dans un éditorial très intéressant sur le sujet sur Slate rappelait que : "Pendant très longtemps, le prénom suffisait pour désigner quelqu’un et les noms de famille n’existent pas. C’est encore vrai à Athènes, chez les Hébreux, à Rome et pendant tout le premier millénaire européen : Alexandre est connu comme tel ; Jules n’est pas le prénom de César; Michel Angelo, comme Rembrandt, sont des prénoms."

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