D’où vient l’organisation de nos bureaux professionnels ? Que se joue-t-il à la machine à café ? Pourquoi les Français ont-ils du mal avec le télétravail ? A quoi ressemblera le bureau de demain ? Pourquoi les lieux de travail doivent-ils mieux prendre en compte les personnalités ? Réponses avisées de spécialistes.

On assisterait à un retour du "cubicle" : le bureau à cloison
On assisterait à un retour du "cubicle" : le bureau à cloison © Getty / Image Source

Petite ethnologie de la vie de bureau avec Pascal Dibie, ethnologue, Quentin Périnel, journaliste au Figaro et Alexandre Jost, fondateur de la Fabrique Spinoza, invités de l’émission "Grand bien vous fasse" d’Ali Rebeihi.

A l’origine, du bureau : une table avec une nappe dessus

Pascal Dibie explique : "Le mot « bureau » vient du mot « bure », la nappe que l’on mettait sur une table. Elle servait à étouffer le bruit de l’argent que l’on comptait, ou à consulter les livres des princes sans qu’on les abîme. Puis on a enlevé cette nappe et le bureau a pris son indépendance comme espace sérieux. Le bureau s’est longtemps appelé le cabinet. A la fin du règne de Louis XIV lorsque la gestion de l'Etat est devenue plus importante et que le commerce s'est développé, on est passé du cabinet au cabinet de travail, puis enfin au bureau." 

Les bureaux du XIXe siècle : des espaces faits pour l’habitation

Pascal Dibie raconte l’évolution du lieu de travail : "A l’époque de Louis XIV dans les premiers ministères des ailes Nord de Versailles, les gens se plaignent déjà tous du manque de confort. Au XIXe siècle, on travaille dans des espaces faits pour l’habitation. Puis on a mis les salariés sous les escaliers ou dans des soupentes. C’était très particulier : des lieux poussiéreux dans lesquels on mettait les petites gens que l’on payait mal et qui devaient obéir. Toute la question de la Révolution française a été de développer cette obéissance non plus au roi, mais à l'Etat, un phénomène abstrait. Il a fallu le faire comprendre aux nouveaux membres de l’administration. Malgré tout c’est l’âge d’or de la bureaucratie avec « la mise en théâtre » du bureau par les écrivains : Balzac, Melville, Courteline…"

Au XXe siècle de la séparation physique au "bureau bien-être"

Alexandre Jost : "Jusqu’aux années 1960, le modèle domestique domine. Ce qui importe vraiment dans l’espace de travail, c'est la séparation physique, et les marqueurs hiérarchiques. Puis apparaît vers les années 1960/1970 un nouveau modèle dit « modèle paysager ». Le papier doit pouvoir s'écouler sans s'entasser, on commence à « fluidifier les espaces ». On assiste à une nouvelle transformation à la fin des années 1970 avec l'invention du "cubicle" ou "cubicule" (en français : le bureau à cloisons). L’idée est de ne pas passer son temps à dire bonjour, mais de se concentrer et de pouvoir reconfigurer facilement le bureau. 

Dans les années 1980 et 1990, le bureau doit être flexible. Il faut que le collaborateur puisse circuler pour travailler « en mode projet ». 

A la fin des années 1990 arrive le concept « de lieu de vie ». Hermann Miller (entreprise américaine de mobilier de bureau) parle de « resimartial » pour résidence et commercial : un endroit qui mélange le fait d'être bien et en même temps de pouvoir travailler. 

Aujourd'hui l'enjeu des nouveaux bureaux est de faire en sorte que l'on s'y sente bien (un collaborateur heureux travaille mieux), et dans le même temps, le lieu doit être bien identifiable comme un bureau.

Le télétravail ne fait pas partie de la culture française

Pascal Dibie : "Le télétravail n’est pas compatible avec la culture française du contrôle du salarié. L'encadrement a tellement peur que les gens ne travaillent pas aux heures dites et le temps qu’il faut ! Les Anglo-saxons ont pris le tournant beaucoup plus rapidement : au début du confinement, des entreprises ont proposé aux gens qui travaillaient chez eux de leur fournir fauteuils et tables, pour leur confort dans l’idée qu’ils soient confortablement installés pour pouvoir travailler. »

Mais le télétravail prive de communication informelle explique Alexandre Jost : 

On a identifié dans notre étude que 70% des informations échangées au cours d'une journée le sont de manière informelle en se croisant dans un couloir - à l'époque où on pouvait se croiser - ou en prenant un café ensemble. 

Malgré les nouvelles conditions sanitaires, comment retrouver cette spontanéité des échanges ? Car au-delà de la convivialité, le contact informel correspond à un besoin humain, fondamental et vertueux." 

Le bureau reste un espace de jeu de domination

Pascal Dibie explique : "La bureaucratie est une véritable armée assise. Elle en a pris les outils du prestige : le fauteuil qui était une imitation du trône. "

Pour Alexandre Jost : "Le bureau panoptique est le nom donné par le philosophe et historien Michel Foucault au lieu duquel un manager observe l'intégralité des collaborateurs, les contrôle et exerce son pouvoir. La notion est intéressante : elle renvoie à une expérience différente selon que l'on ait à voir les autres ou à simplement être vus sans les voir. 

C'est pourquoi le bureau est fascinant : il est à la fois un lieu où l’on travaille, mais aussi le lieu où l’on tisse des relations où l’on domine, on se fait dominer ou on collabore. L'espace au travail est un phénomène social total. C'est un endroit dans lequel se déploient des jeux d'acteurs, se créent des dynamiques du vivant, se créent des rapports de force et de pouvoir, de la convivialité. C’est un lieu dans lequel se crée un monde vivant et organisé.

D’ailleurs prévient Quentin Périnel : "il ne faut pas croire que parce que tout le monde est chez soi sur Microsoft, ou je ne sais quel logiciel, que la surveillance est terminée. Les managers retranscrivent leurs propres caractères, leurs propres traits de personnalité à distance. Un manager qui est un peu un peu « flic », qui a besoin justement de tout voir, de tout contrôler, chez lui, devant son ordinateur, il va tacher de faire exactement pareil. Donc, il va regarder les petites lumières verte qui signalent la présence."

L’avenir du bureau ? Un lieu cloisonné, où l’on puisse même s’allonger, qui fasse de la place aux introvertis

Pascal Dibie pense que "Les bureaux au sens où on les entend aujourd'hui, c’est terminé. On ne peut que transformer la mentalité des dirigeants, que cesse cette constante méfiance par rapport à l'employé de bureau. La nouvelle génération veut travailler. 

Elle n’aime faire que ça, mais n’a plus besoin de bureau pour s'y plier. Elle n’a d’ailleurs pas envie de s’y plier, elle a envie de s’y allonger."

Alexandre Jost soulève un point intéressant : "Les bureaux d’aujourd’hui sont conçus en prenant en compte de manière exagérée les extravertis et peu les introvertis. Logique, ces premiers parlant le plus. 

Dans les nouveaux bureaux post-Covid, on essaye de donner la place à chacun. Le niveau d'activation neurologique de l’introvertis n'est pas le même. Il a donc besoin d'espace dessiné différemment. 

Il faudrait interroger les gens, leur faire exprimer leurs besoins et les observer, pour imaginer ces espaces dans lesquels on se sentira au mieux. Malgré ces masques !" 

Pour Quentin Périnel : "On va vers une fragmentation, une hybridation de l'espace de travail. Avec la Covid-19, on assisterait même à un retour du "cubicle" ou "cubicule"des années 1970 : des petites cases pleines normées avec des plaques de plexiglas.

Le bureau de demain, est une sorte de mélange hybride de toutes les d'habitudes du passé qui prend mieux en compte des traits de personnalité des uns et des autres et leurs façons de travailler.

Pascal Dibie conclut : "On entre dans le cyberespace. Ce n'est même plus une délocalisation. L'anthropologue et sociologue David Le Breton utilise le terme effectivement du "blanchissage", dans le sens où nous devenons blancs devant nos consoles et sommes en train de disparaître dans nos ordinateurs. Avec le télétravail, les gens travaillent beaucoup plus qu'au bureau."

ECOUTER | Typologie de la vie de bureau dans Grand bien vous fasse

Avec :

  • Pascal Dibie, ethnologue, auteur de Ethnologie du bureau (ed. Métailié)
  • Quentin Périnel, journaliste Le Figaro
  • Alexandre Jost, fondateur de la Fabrique Spinoza

"Dans le Bureaulogue, Quentin Périnel dresse les portrait des personnage du théâtre du bureau : le susceptible, le père de famille, la commère, le pervers narcissique… 26 pour le moment. Il adore ça : "ce sont des clichés, mais derrière il y a une part de vérité."