De "Alerte à Malibu" à "Unbelievable" en passant par "Desperate Housewives" et "Sex and the City", Iris Brey et Olivier Joyard, invités de "Pas son genre" reviennent sur le rôle majeur que jouent les séries dans la représentation des sexualités féminines, des stéréotypes de genre et des violences sexistes et sexuelles.

Du sexisme au féminisme, comment la série TV révolutionne-t-elle les représentations ?
Du sexisme au féminisme, comment la série TV révolutionne-t-elle les représentations ? © AFP / ARCHIVES DU 7EME ART / PHOTO12

Comment la mise en scène des personnages féminins dans les séries a-t-elle enclenché une révolution du point de vue de la représentation de la femme en général ? 

En effet, les séries se chargent, plus que jamais, de mettre en scène cette violence dont les femmes sont encore trop souvent les victimes. D'où des personnages féminins encore très stéréotypés, des violences sexistes et sexuelles mal retranscrites et des réalités souvent mal connues. La faute en revient principalement aux nombreux clichés traditionnels encore largement ancrés dans les consciences collectives. 

La fonction révolutionnaire des séries

Comme l'explique Iris Brey, spécialiste de la représentation du genre dans les séries, "elles inondent nos écrans, sont accessibles à toutes et à tous, et ont un impact mondial. Les séries anticipent les grands moments sociétaux tant elles connaissent une augmentation des créatrices de séries qui sont des femmes politisées qui se battent dans l'univers du cinéma et de la télévision contre toute forme de sexisme. Comme Shonda Rhimes (Grey's anantomy, Scandal) ou encore l'actrice et productrice Reese Witherspoon de "Big little lies"...

Toutes ces femmes sont en train de créer de nouvelles formes d'images et de narration pour lutter contre des représentations trop souvent stéréotypées.  

"Alerte à Malibu", "Melrose Place"... Quand le sexisme semblait tout à fait normal 

C'est une transformation, certes longue mais significative, qui s'est opérée depuis l'époque de "Alerte à Malibu" ou encore de "Melrose Place" (pour n'en prendre que deux). Les représentations sexistes étaient presque systématiques et n'interpellaient presque jamais le spectateur pour qui ce genre de comportement semblait tout à fait normal... La vision du sauveteur masculin viril, musclé, beau garçon, et celle de la sauveteuse trop souvent stéréotypée par un modèle physique à suivre et associée à une féminité sensible, soumise au tempo masculin.

Pour le journaliste spécialiste des séries TV, Olivier Joyard, "Alerte à Malibu" était l'une des séries les plus regardées au monde et raconte une époque qui, aujourd'hui, est révolue. Au bout de cinq minutes d'antenne en 2019, ça serait impossible tant c'était le pur regard masculin théorisé sur le cinéma, avec des femmes essentiellement en maillot de bain-objet et secondaires à l'image de Pamela Anderson. 

"Melrose Place" est un autre exemple de séries notables qui témoignent de personnages féminins largement victimes de stéréotypes constants, dans les années 1990'. Comme cette scène où le personnage de Peter faisait une demande à Sydney qui semblait des plus normales : 

Pourtant, la série s'inscrivait déjà un peu à contre-courant de l'histoire de la télévision, les vieilles séries étaient le lieu où les personnages féminins pouvaient déjà s’exprimer de manière un peu plus intéressante qu'au cinéma mais retransmettait de nombreux écarts sexistes...

Desperate Housewives et Sex and the City : dans le courant des premières séries féministes

Pour Iris Brey, les héroïnes de Sex and the City marquent une étape importante : "elles sont libres et osées. Il nous reste encore beaucoup de choses de cette série lorsque l'on évoque le personnage central de Carrie Bradshaw. Il y a une image qui perdure, qui représente une liberté sexuelle inédite, les premières fois ou encore la quête de l’orgasme féminin... 

Beaucoup de leurs conversations tournent certes autour des hommes, du mariage et des enfants, mais elles ne revendiquent à aucun moment que la maternité est quelque chose d'épanouissant par exemple. Elles pensent à elles avant tout et interrogent leur propre corps sans aucun tabous. Elles vont au-delà des attaches stéréotypées traditionnelles qu'on voudrait leur prêter. 

Même si cette série a été conçue par un homme, beaucoup de femmes ont collaboré au scénario, et ont inauguré l'usage du sex-toy en série, et la masturbation féminine en général. Cela a changé la vie à beaucoup de femmes de pouvoir en parler. La série a cette capacité d'entretenir un rapport intime avec son spectateur et c'est par là qu'elle contribue à libérer les consciences. 

La série détruit le mythe de l'homme qui se masturberait par nature alors que la femme pourrait elle s'en passer. C'est une série qui redéfinit la représentation du plaisir féminin

Les héroïnes n'ont plus un petit cœur fragile qui attend le prince charmant mais des clitoris qui battent la chamade en découvrant un désir qui sort des conventionnels schémas d'amours

Olivier Joyard "place Desperate Housewives en parité avec Sex and the city en termes de sororité féministe : il a même été dit par l'une des actrices de la série que Mark Cherry, le producteur de la série, avait un vagin à la place du cerveau (dans le bon sens du terme). C'est à lui aussi que l'on doit l’arrivée de personnages homosexuels qui ne sont pas là juste parce qu'ils le sont, mais qui sont des couples tout aussi bourgeois et singuliers que les autres couples". 

De plus, le générique se réapproprie une image symbolique, celle du péché originel dont la vision traditionnelle est tournée en dérision : Ève prend la pomme de la bouche du serpent sans croquer dedans et Adam se fait écraser par une pomme géante. La série se moque de cette image classique associant la femme à une tentatrice responsable de la chute de l'homme

Les hommes de la série n'ont aucun mal à devenir des hommes au foyer, à s'occuper des enfants et à faire l'objet d'humiliations sévères de la part de leurs femmes.

Les séries deviennent à ce moment-là une parfaite occasion pour parler sans tabous de l'intime féminin qui devient l'égal du masculin. Elles deviennent propices aux vies sexuelles nouvelles. La sexualité et le plaisir féminins trouvent enfin leur place dans le petit écran. 

Toutefois, si enfin les personnages féminins peuvent représenter des femmes fortes, courageuses, autoritaires et autres traits de caractères traditionnellement attachés aux personnages masculins, elles continuent trop souvent à cultiver cet instinct sensible qu'on leur prête systématiquement

"Girls", quand le corps féminin s'expose 

Cette série a joué un rôle important, selon Iris Brey. "HBO a fait confiance à une très jeune femme, Lena Dunham, la créatrice et actrice principale de la série. Elle donne accès à un nouveau type de récit, une nouvelle fraîcheur, une réflexion nouvelle autour du corps féminin, la manière dont on le sexualise. C'est la première série qui montre aussi l'échec sexuel. C'est révolutionnaire de montrer que ce n'est pas toujours bien.

Elle vante le corps nu à une époque où on ne voulait pas forcément voir cela. Rappelons-nous aussi de cette scène où elle se fait bronzer le sexe sur une terrasse. Elle réussit son pari car, moi-même, je trouvais cela dérangeant et je me suis dis que, finalement, c'était quelque chose de politique que de dire que ces corps-là aussi étaient tout à fait désirables". 

Avec "Unbelievable", le renouveau de la perception des violences sexuelles

Iris Brey explique qu'il y avait jusque-là, dans les séries américaines, "une sorte de fascination pour le genre serial killer : on a vu beaucoup d'images où ces crimes étaient presque érotisés. Il y avait une fascination pour celui qui tuait ou violait, mais on ne parlait jamais des victimes, on ne voyait jamais leur visage. Là, avec "Unbelievable", c'est la première fois que l'on se place du point de vue des victimes, ce qui change tout car on suit désormais une enquête criminelle qui n'est plus fascinée par la personne qui tue ou viole, mais par la personne violentée qui doit vivre avec et qui n'est jamais prise au sérieux.  

Ce qui est souligné, c'est toute cette violence qu'une victime doit revivre à nouveau lorsqu'elle témoigne, et c'est inédit !" 

À son tour, Olivier Joyard estime que "Unbelievable signe l'apogée d'une évolution des séries par rapport aux questions de genre, de sexualités, de féminisme, des violences faites aux femmes. C'est une série d’enquête policière que l'on a encore jamais vue sur le profilage des violeurs, ce qui efface des années de représentations sur le viol, avec une ampleur nouvelle

Unbelievable explore la manière dont est traitée la question des victimes de viol, par la police, par le système judiciaire, ce que représente aussi une parole révélée suite à une violence sexuelle ou sexiste dans notre société, c'est une vraie vertu éducative qui permet de raconter comment une parole est niée et comment elle va tout en même temps circuler et reprendre forme". 

Il en était déjà question dans "Big little lies" où une sorte de sororité se mettait déjà en place" avec cinq mères de famille qui s’unissent pour lutter contre un mâle dominant. Avec "13 Reason Why" ou encore "The Handmaid's Tale", ces trois séries ont amorcé un dialogue autour des violences faites aux femmes et ont affirmé la notion essentielle de "consentement"

Une vraie révolution mais peut mieux faire...

C'est toute une représentation des sexualités qui a fini par évoluer tant il a fallu beaucoup de temps pour modifier les codes culturels traditionnels. La série incarne un intermédiaire majeur pour changer les choses et proposer un discours que l'on n'entend peut-être nulle part ailleurs, pour changer les rapports hommes/femmes, et mieux traduire les violences sexuelles et sexistes. 

Même si, constate encore Iris Brey, "il reste encore beaucoup de choses à accomplir : les femmes restent trop souvent stéréotypées dans le sens où elles sont plutôt mariées, plutôt fidèles... Il faudrait développer davantage de personnages féminins. Si la place des femmes à la télévision est importante (44 % des personnages sont féminins), les showrunners restent tout de même à 80 % des hommes à Hollywood..."

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