Une proposition de loi émanant de LREM a notamment pour objectif de lutter contre les violences économiques, versant souvent méconnu de la violence conjugale. Nous avons recueilli le témoignage de Léa, dont les revenus ont été accaparés, pendant des années, par son compagnon violent.

"Celui qui détient le pouvoir économique détient le pouvoir tout court. C'est une histoire de contrôle et de domination", explique l'avocate Anne Bouillon
"Celui qui détient le pouvoir économique détient le pouvoir tout court. C'est une histoire de contrôle et de domination", explique l'avocate Anne Bouillon © Getty / Malte Mueller

Des années durant, Léa* a subi les menaces, les coups infligés par son compagnon. Mais aussi une forme plus insidieuse de violence. "Une sorte de racket", confie, dans un souffle, cette trentenaire résidant en Loire-Atlantique. Une asphyxie financière qui l'a maintenue sous la coupe de son agresseur, aujourd'hui incarcéré après une condamnation début février à 8 ans de prison.

Quand Léa rencontre Roberto*, elle a 17 ans, lui 19. Il apprécie les belles choses, les bars branchés, ne sort jamais sans une liasse de billets en poche. "Il aimait avoir de l'argent, sans s'en donner les moyens", résume-t-elle. Les petits boulots, qu'il enchaîne sur de courtes périodes, ne lui permettent pas d'assumer son train de vie. Léa, dont le salaire est légèrement supérieur au SMIC, doit donc payer pour tout : le loyer, la nourriture, l'essence. "Tout mes revenus y passaient". Ses finances virent au rouge, les impayés s'accumulent. Par manque d'argent, elle tire également un trait sur les sorties avec ses amis, les restaurants, le coiffeur. 

"Même pour aller manger avec des collègues le midi, il fallait que je trouve une excuse." 

Violences multiples

Car Roberto ne lui laisse pas le choix. Au fil du temps, celui que Léa considérait comme son "prince charmant" s'est révélé être un homme violent. Il y a d'abord eu des bousculades, un poignet agrippé fermement au cours d'une dispute. Puis des gifles, des strangulations, des coups qui projettent la jeune femme au sol. "De l'extérieur, on était un couple modèle", raconte Léa. Mais derrière la façade, un quotidien fait de violences. 

"Un matin il s'est réveillé avec l'envie d'avoir une terrasse. Je lui ai dit que n'avais plus d'argent sur mon compte, il m'a répondu que je mentais, m'a ordonné de trouver de l'argent, quitte à demander à ma famille." Pour se venger, Roberto fracasse le caméscope et le téléphone portable de Léa. Ainsi qu'une boite de maquillage qu'elle venait de s'offrir. 

Léa voudrait partir avec son fils. Mais pour aller où ? Comment payer un loyer, elle qui croule déjà sous les dettes ? Ça n'est qu'au bout de deux ans, en 2014, qu'elle se décide à franchir le cap, et trouve refuge chez une tante.

"Quand on n'a plus de moyens financiers, on est isolé. Je ne sortais quasiment plus de chez moi, et petit à petit, mon réseau s'est effiloché. En me gardant à la maison, il me gardait sous son emprise à lui".

L'un des vecteurs de l'emprise

"Les violences économiques sont l'un des moyens utilisés pour prendre le pouvoir sur son ou sa conjointe", explique Anne Bouillon, avocate au barreau de Nantes et spécialiste en droit des femmes

"Le but est très clair : empêcher l'autonomie, l'émancipation, et exercer une domination sur l'autre. Celui qui détient le pouvoir économique détient le pouvoir tout court. C'est une histoire de contrôle et de domination". 

Ainsi, les violences économiques peuvent prendre des formes très variées : un conjoint qui s'approprie les revenus (salaires, allocations) de sa compagne, qui exige des preuves d'achat pour la moindre dépense, qui s'arroge le contrôle d'un compte commun après en avoir modifié le mot de passe ou confisqué la carte bleue. Il y a aussi la signature de crédits ou d'hypothèque mettant en danger le patrimoine familial et personnel de la femme… Et, dans le cas d'une séparation ou d'un divorce, le refus de payer la pension alimentaire. 

"L'imagination est sans limite quand il s'agit de prendre le pouvoir dans la sphère économique du couple", ironise Anne Bouillon. Si, dans le cas de Léa, son compagnon l'incitait à travailler afin de bénéficier de ses revenus, certaines femmes se voient aussi interdire l'accès à un emploi.  

"La moitié des victimes sont des femmes qui ont un salaire", précise Chrysoula Zacharopoulou, députée européenne (LREM) et présidente du groupe de travail sur les violences économiques lors du Grenelle des violences conjugales, à l'automne 2019. Elle décrit un phénomène qui transcende les classes sociales. "Certaines victimes viennent de milieux aisés, mais ne partent pas par crainte de perdre leur train de vie."

20% des appels reçus par le 3919

Dans les appels reçus par le 3919, le numéro national de référence pour les femmes victimes de violences, une appelante sur cinq décrit, au fil de son récit, des violences économiques exercées au sein du couple. Celles-ci accompagnent toujours une ou plusieurs autres formes de sévices, souligne Anne Bouillon.

"C'est un tableau. Des pièces d'un puzzle que l'on assemble."

C'est pour lutter contre ce phénomène qu'une proposition de loi LREM portant sur l'égalité femmes et hommes est déposée ce lundi 8 mars, prévoit de rendre impossible le versement des revenus ou allocations de revenus sur un compte tiers. 

Autre avancée : depuis octobre 2020, la Caisse d'allocations familiales peut collecter directement la pension alimentaire auprès du parent désigné pour la verser chaque mois à son conjoint. Une façon de lutter contre l'asphyxie financière dont usent certains conjoints au moment de la séparation. 

*Les prénoms ont été modifiés