C’est une violence qu’on ne voit jamais. Et pourtant, c’est la plus répandue. Sara Naomi Lewowicz est l’une des rares photographes à avoir pu rapporter des images de cette violence au cœur de l’intime. Récit de ce à quoi ressemble la violence domestique.

Cette photo extraite de la série "Shane & Maggie" reçu le World Press Photo en 2014 dans la catégorie "Problèmes contemporains"
Cette photo extraite de la série "Shane & Maggie" reçu le World Press Photo en 2014 dans la catégorie "Problèmes contemporains" © SARA LEWKOWICZ / TIME/EPA/MAXPPP

Le 25 novembre dernier, c’était la Journée Internationale pour l’Elimination de la Violence contre les femmes . La violence domestique, entre quatre murs, est extrêmement difficile à montrer en image car par nature, elle se passe dans la plus stricte intimité, éloignée des regards extérieurs, hormis le voisinage qui se refuse, la plupart du temps, à intervenir, comme si cette violence était tolérée car relevant de la sphère privée. Seules « traces » de cette violence, généralement, celles que l’on peut observer sur le corps des femmes. Si tant est qu’elles les montrent.

La photographe américaine Sara Naomi Lewkowicz a réalisé l’un des reportages les plus forts, sur le sujet. En 2012, alors qu’elle réalise un reportage sur d’anciens détenus, dans l’Ohio, la photographe rencontre Shane , 31, qui avait passé une grande partie de sa vie en prison, et Maggie , 19 ans, ancienne toxicomane et mère de deux enfants de 2 et 4 ans, d’un père vétéran de l’Afghanistan dont elle s’était séparée.

Une soirée ordinaire qui dérape

Alors qu’elle suivait ce couple depuis quelques semaines, Sara Naomi Lewkowicz fut témoin, un soir de 2012, d’une terrible scène de violence . Le couple passe la soirée dans un bar, la soirée commence bien. Puis Maggie, jalouse car Shane flirtait avec une autre femme, rentre seule, au milieu de la soirée. A son retour à la maison, Shane, furieux, se met dans une colère noire, lui reprochant de l’avoir « abandonné ». Shane commence à l’agripper devant les enfants :

Soit je te frappe ici, soit on va discuter ailleurs. C’est toi qui choisis.

Shane continue de crier et de frapper Maggie, au milieu des enfants âgés de 2 et 4 ans de Maggie.
Shane continue de crier et de frapper Maggie, au milieu des enfants âgés de 2 et 4 ans de Maggie. © Sara Lewkowicz/EFE/Newscom/MaxPPP

Mais les petits au milieu n’y changent rien, Shane continue de crier. Les hurlements dégénèrent en violences physiques. Il jette Maggie sur des chaises, puis contre le mur. Après s’être assurée que des voisins avaient appelé la police, la photographe poursuit son travail et shoote la scène.

Minuit passé, la police arrive dans l’appartement du couple. Shane supplie Maggie de ne pas le laisser l’emmener par la policière : « S’il te plaît, Maggie, je t’aime, ne les laisse pas m’embarquer, dis-leur que je n’ai rien fait. » Au début, Maggie ne veut pas coopérer avec la police, puis elle se ravise, Shane est menotté, et elle commence à témoigner auprès de l’agent de police.

Par la suite, Maggie rejoint son père en Alaska avec ses deux enfants. Et Shane, qui a plaidé coupable, risquait à l’époque entre 5 et 17 ans de prison pour violence conjugale, au regard du sursis que lui avait laissé la justice.

Le Time diffuse le reportage en février 2013, sur LightBox. De nombreux commentaires, suite à cette publication, évoquent le fait que la photographe aurait dû intervenir, pour stopper les violences. La photographe explique à l’époque :

La police m’a dit que si j’étais intervenue, ça n’aurait fait qu’envenimer les choses : je me serais mise en danger et j’aurais fait prendre de nouveaux risques à Maggie.

> RELIRE || Contre la violence conjugale, le grand détournement : «Pourquoi est-ce si difficile de voir les bleus ?»

« Au début, tout était tellement parfait »

Suite à cette nuit de violence, Sara Naomi Lewkowicz a continué de suivre Maggie. Elle lui a rendu visite en Alaska en mars 2013 pour comprendre les conséquences de cette violence sur les relations de Maggie, sa vie de famille et son estime d’elle-même. Après coup, la jeune femme qu’il y avait des signes avant-coureurs :

J’ai remarqué qu’il éloignait les gens de moi, une sorte d’isolement. Il m’a fait partir hors de la ville. Il disait des choses comme : « Je t’aime tellement, je t’aime comme personne d’autre ne pourra jamais t’aimer. Dans ma tête, je me disais, peut-être le fera-t-il, peut-être m’aimera-t-il comme il le dit.

Maggie se confie encore à la photographe, pour aider les autres femmes qui pourraient être dans cette situation :

Les femmes doivent comprendre que cela peut leur arriver. Je n’aurais jamais pensé que ça puisse m’arriver, et pourtant, ça m’est arrivé. Shane était comme une voiture de course. Lorsque vous êtes au volant, vous pensez que vous pouvez être arrêté et vous prendre une amende. A aucun moment vous pensez que vous pouvez vous écraser.

__

En juin 2013, la photographe reçu le prix Remi Ochlik, de Visa pour l’Image, à Perpignan, pour ce reportage. En 2014, l’une de ses photographies reçoit le World Press Photo dans la catégorie « Problèmes contemporains. »

VIDEO || Témoignage de Maggie, un document réalisé par Sara Naomi Lewkowicz pour le magazine Time :

Ce contenu n'est pas ouvert aux commentaires.