Un réseau de faux profils Twitter s'est fait passer ces dernières semaines pour des militants féministes, écologistes ou antiracistes. Ces faux comptes, parfois assez sophistiqués, tiennent des propos proches des discours militants, mais les caricaturent. Dans le viseur : les "woke".

Captures d'écran de quelques faux comptes militants actifs à la rentrée 2021
Captures d'écran de quelques faux comptes militants actifs à la rentrée 2021 © Radio France / Montage France Inter

C'est un troll d'une nouvelle espèce. Une variante de ces profils bien connus des réseaux sociaux pour leurs comportements vindicatifs, leurs insultes, leurs raisonnements absurdes et leurs arguments de mauvaise foi. Agent provocateur de l'ère du web, on connaissait le troll anonyme, prompt à déclencher des polémiques pour le seul plaisir de voir la controverse enfler. Le troll parodique, drôle, mais agressif, détournant les comptes de personnalités publiques. Des trolls parfois très politisés, souvent très à droite, mais pas toujours : certains revendiquent une sorte de beauté du geste, sans motif politique précis. 

Dernier né de cette famille monstrueuse qui hante Internet, voici donc le troll qui se fait passer pour une vraie militante féministe radicale, écologiste, ou un activiste luttant contre l'islamophobie. Ces tweets sont parfois pris au sérieux par des comptes certifiés ou ceux de médias, qui tombent dans le panneau avant d'être alertés par d'autres internautes. Les contenus les plus viraux sont retweetés et commentés plusieurs centaines de fois. 

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Des comptes parodiques sans le dire, apparus ces deux derniers mois, à l'occasion de la campagne de la primaire écologiste. Des profils crées pour exagérer les positions d'un parti ou d'un candidat, parodier les arguments de tel ou tel mouvement politique sous couvert de soutien sincère. Une énième manière de semer la confusion dans un débat public déjà passablement perturbé sur Twitter. 

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Des photos de profil générées par une intelligence artificielle

C'est le webdesigner Victor Baissait qui a repéré la supercherie et décortiqué le mode opératoire de ces trolls. "Quand j'ai commencé à les dénoncer, ils ont commencé à s'en prendre à moi", rapporte-t-il. Un faux compte a d'ailleurs été crée pour le parodier, et dès lors parasiter ses activités sur Twitter en lui faisant perdre du temps à dénoncer l'usurpateur. "J'appelle ça une sorte de nébuleuse, ce sont des comptes liés entre eux", explique Victor Baissait. Le réseau de faux comptes dont nous parlons ici doit seulement compter une douzaine de profils. Régulièrement, certains sont fermés et d'autres ouverts. Mais ils s'inscrivent dans une dynamique plus large : le détournement des arguments de militants de gauche par l'extrême droite, sur un ton parodique généralement assumé.

Ici c'est un peu différent : "Il faut préciser que ces faux comptes militants veulent faire croire qu'ils existent réellement", rappelle Victor Baissait, "ce ne sont pas des comptes parodiques, même si dans certains cas ils dévoilent sur le ton de la blague qu'ils sont en fait des trolls." Jusqu'à récemment, ces faux comptes se sont défendus de n'être que des avatars virtuels et ont affirmé être d'authentiques personnes, même si de rapides vérifications sur internet indiquaient l'inverse. Les trolls derrière ces faux profils sont même allés jusqu'à fabriquer des montages photos convaincants de faux livres militants avec des titres du type "Déconstruire la masculinité. 100 conseils, méthodes & astuces" ou encore "Les sujets dont on peut et dont ne peut pas rire. Guide pour un rire non oppressif". 

Finalement, après avoir été repéré par de nombreux internautes, le principal compte de ce réseau, celui de Coline Aeolia, a fini par admettre l'évidence en indiquant la mention : "Compte (à peine) parodique"

Ces personnes n'existent pas, leurs visages ont été générés par l'intelligence artificielle du site "thispersondoesnotexist.com".
Ces personnes n'existent pas, leurs visages ont été générés par l'intelligence artificielle du site "thispersondoesnotexist.com". © Radio France / Montage France Inter

"Pour être crédible, il faut une photo de profil. Ils pourraient mettre un dessin, ou autre chose, mais non ils mettent une photo de profil pour donner l'impression qu'ils sont réels. Pour cela ils utilisent un outil, une intelligence artificielle, qui permet de générer automatiquement des photos." Victor Baissait a l'œil pour repérer les petits défauts sur ces images comme des pupilles aux formes irrégulières ou des boucles d'oreilles mal modélisées. "Généralement, ils vont imiter des militants classés à gauche, ou à l'extrême gauche", décrit Victor Baissait, et entre les codes de la gauche et le vocabulaire militant employé, l'entourloupe ne se voit pas toujours au premier coup d'œil. Quand bien même l'argumentaire est dévoyé, il faut un temps de vérification raconte Victor Baissait : "On peut penser d'abord avoir affaire à un militant aux idées très marginales, caricaturales. Mais en discutant avec eux on se rend compte que quelque chose ne va pas." 

Pour Victor Baissait, ces faux profils n'ont pas pour unique but de moquer de vrais militants écologistes, Insoumis ou féministes qui relaient le tweet de l'un des trolls. Pour le webdesigner de formation, il existe un second objectif : "Ce qui est tout aussi important pour eux c'est de piéger des gens de droite ou d'extrême droite". D'après Victor Baissait "comme il n'existe pas de menace "woke", encore faut-il l'inventer, et quoi de mieux alors que des faux comptes pour le faire ?". Le webdesigner remarque que les internautes ouvertement proches de l'extrême droite réagissent souvent sur un ton polémique aux provocations des faux comptes militants : "Pour eux c'est encore plus difficile de distinguer l'original de la copie. Ces faux comptes correspondent au cliché qu'ils se font de la gauche."

► À lire également : l'article de nos confrères de franceinfo pour comprendre les différents sens du mot "woke"

Le terme de "woke" est très présent dans les tweets de ces faux comptes militants. De plus en plus utilisé en France, ce mot provient originellement du mouvement militant afro-américain aux États-Unis et désigne une conscience des inégalités qui traversent la société américaine. Ce concept assez flou s'est étendu ces dernières années au jargon militant des milieux féministes, antiracistes, LGBT et écologistes outre-Atlantique. Mais il est désormais délaissé par la gauche, autant aux États-Unis qu'en France (où il n'a jamais eu le même écho). Le terme "woke" est en revanche utilisé aujourd'hui dans l'hexagone par ceux qui, de l'extrême droite à la majorité présidentielle, critiquent les militantes féministes, les activistes antiracistes ou LGBT, et les regroupent sous une même appellation à connotation péjorative. 

Derrière l'écran : un trentenaire "apolitique" qui veut "faire réagir tout le monde"

La personne derrière le principal compte de ce réseau, celui de Coline Aeolia, a accepté de répondre à quelques questions, sans lever son anonymat. Ce troll dit avoir 35 ans dans la vraie vie et faire partie d'une catégorie socioprofessionnelle privilégiée. "Je veux faire réagir tout le monde, sans étiquette politique", assure ce trollet ne pas seulement faire rire les "patriobeaufs", des internautes d'extrême droite. Pour lui, ceux qui sont tombés dans le panneau et n'ont pas remarqué que ce sont de faux comptes sont simplement "un peu cons". "Je suis apolitique. Je veux juste ne plus voir d'extrêmes dans le paysage politique français (extrême gauche woke et extrême droite)", assure le créateur de Coline Aeolia, mais ses comptes ciblent uniquement la gauche : "Je n'ai pas de compte troll d'extrême droite, je ne me sens pas à l'aise avec leurs délires", se justifie-t-il.

"Je ne fais pas de parodie, je singe le plus fidèlement possible ce que je lis chez de réels woke", assure le trentenaire qui ajoute "mon objectif c'est surtout le jeu de rôle. Si ça peut ridiculiser les extrêmes en plus c'est tant mieux". Quand on lui demande ce qu'est l'idéologie woke à son sens, le troll nous renvoie... vers son compte appelé "Woke News", qui repartage lui-même des articles de médias censés illustrer le phénomène. À l'entendre, il anime ses comptes seul, et ne fait pas partie d'un groupe structuré.

Les écologistes dans le viseur des trolls

Ce troll dit avoir eu l'idée de créer ses comptes en septembre 2021. La période correspond à celle de la primaire écologiste. Sandrine Rousseau, la candidate malheureuse du second tour de la primaire écologiste, aux positions féministes radicales assumées, a fait l'objet de nombreuses moqueries et attaques personnelles, jusqu'à être traitée sur un plateau de télé de "Greta Thunberg ménopausée". Un compte ouvertement parodique sur Twitter nommé "Sardine Ruisseau" a d'ailleurs été lancé en septembre dernier, uniquement pour la caricaturer. "Il y a eu une recrudescence avec la campagne de Sandrine Rousseau", observe Victor Baissait, alors que des figures de l'extrême droite avaient publiquement appelé à soutenir la candidate écologiste pour qu'elle remporte la primaire face à Yannick Jadot. Pour le créateur du compte de Coline Aeolia, la candidature de Sandrine Rousseau est "juste arrivée au bon moment". 

Raphaëlle Rémy-Leleu, conseillère de Paris et porte-parole d'Europe Ecologie-Les Verts en Île-de-France, est proche des positions de Sandrine Rousseau. Pour elle ces nouveaux trolls posent la question de savoir : "à quel moment ça relève du débat public avec tout ce qu'il peut y avoir d'admissible en termes de drôlerie, de caricature, et à quel moment ça relève du pourrissement du débat public et du harcèlement ?" L'élue écologiste s'inquiète "du manque de sécurisation de nos discussions, de nos espaces militants, avec ces infiltrations aussi grossières et extrêmement malveillantes".

Katia Bacher, est conseillère municipale à Grenoble au sein de la majorité écologiste locale, sans être encartée à EELV. Au début du mois de novembre, Victor Baissait lui a signalé qu'une photo d'elle en train de coller des affiches avec un autre militant et élu de la ville de Grenoble avait été détournée par le compte de Coline Aeolia qui se faisait passer pour elle. "C'est une photo qui date de la campagne municipale en 2020", explique Katia Bacher, "où nos visages ont été floutés, et sur laquelle on a quand même l'impression qu'ils ont été transformés. Sur ce montage l'affiche que nous collons a été changée par une autre qui n'a rien à voir avec nous." Il visait à faire croire à l'existence réelle du faux profil, mais également à décrédibiliser les discours militants.

"C'est toujours un peu surprenant" de voir une photo de soi détournée par un inconnu confie Katia Bacher. Elle s'interroge sur les limites du militantisme sur les réseaux sociaux en présence de tels trolls. "On le voit avec l'exemple des dernières élections municipales en pleine épidémie de Covid : la campagne a beaucoup eu lieu sur les réseaux sociaux, parce qu'on n'a pas pu beaucoup aller sur le terrain", relève la conseillère municipale. Il est donc inconcevable pour elle d'abandonner les plateformes numériques en pleine campagne présidentielle.  

"C'est de la création de mensonges", estime Raphaëlle Rémy-Leleu, "de la décrédibilisation, du quasi-harcèlement et ça se produit dès lors qu'une femme prend la parole en public. Alors en plus, si elle est démocrate, féministe et écologiste... Sandrine Rousseau l'a subi à plein régime durant la campagne de la primaire." Pour Raphaëlle Rémy-Leleu il ne faut pas s'arrêter aux déclarations de ces trolls quand ils se disent apolitiques, ou seulement animés par l'envie de parodier. "À contrario de ce qu'on pourrait croire avec une analyse trop rapide", la porte-parole d'EELV en Île-de-France y voit bien de faux profils, mais de vrais comptes "qui font de la politique". "Empêcher la prise de parole des femmes dans l'espace public, empêcher la parole des opprimées, des écologistes : c'est un projet politique", insiste-t-elle.  

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