Dans le film documentaire "L'Illusion verte" qui sort en France cette semaine, Werner Boote et Kathrin Hartmann font le tour du monde de plusieurs scandales environnementaux. Pollution par les hydrocarbures, déforestation, expropriations et labels hypocrites, c'est un voyage au pays du mensonge.

Affiche du film l'Illusion verte
Affiche du film l'Illusion verte © / Werner Boote

Avec le succès du film Demain, de Cyril Dion et Mélanie Laurent, démonstration était faite que chacun pouvait changer la donne autour de soi en matière d'environnement et de développement durable. C'était un voyage au pays des initiatives citoyennes qui permettait de redonner un peu d'espoir. Avec L'Illusion verte, le réalisateur autrichien Werner Boote démontre qu'il ne suffit pas de faire course en vrac et en bio pour s'en sortir. Derrière les labels éco-responsables, les bonnes intentions affichées, se cachent mille mensonges. 

Lors d’un salon à Berlin, le réalisateur s’est lui-même vu proposé une solution de "verdissement" de son film. Pour 3 000 euros, il aurait pu acheter un certificat "Neutre en CO2". L’expérience a rendu Werner Boote quelque peu pessimiste sur l’avenir. "J’ai fini par comprendre que je ne trouverai pas une seule entreprise vraiment capable de développement durable. Désormais, je sais que nous fonctionnons comme si nous avions une planète et demie à notre disposition. Il nous en faudrait trois pour que tout le monde vive aussi confortablement que dans les pays riches." 

En attendant, tout le monde se pare des plus beaux atours de l'écologie, pour que la maxime "business as usual" puisse continuer à faire tourner le monde. 

Autriche : les championnats du développement durable s'auto-congratulent

Chaque année, les champions de l'économie mondiale s'auto-décernent des récompenses pour ceux qui arrivent à résoudre les questions sociales et écologiques tout en restant très rentables. Elles le font lors du Sustainable Entrepreneurship Award (SEA) à Vienne en Autriche. Ce prix international du développement  durable a été lancé en 2012. On y récompense des holdings et des géants de l'industrie, comme le groupe Berkshire Hathaway qui utilise les récompenses SEA pour augmenter ses profits, en faisant passer ses pratiques et ses produits pour "écologiques". 

Or Berkshire Hathaway est un conglomérat et une société d'investissement basée à Omaha dans le Nebraska. La société est dirigée par Warren Buffett et Charlie Munger et compte Bill Gates à son directoire. Dans son panier d'activités, on trouve des industries chimiques, de l'agroalimentaire, des transports et des activités bancaires.

Indonésie : "Il n’existe pas d’huile de palme produite de manière durable" 

Les brulis sont pratiqués pour preparer la terre aux plantations de palmiers à huille en Indonésie
Les brulis sont pratiqués pour preparer la terre aux plantations de palmiers à huille en Indonésie / Capture L'Illusion verte / Werner Boote

L'huile de palme est la graisse la moins chère du monde, et elle a envahit les rayons de nos supermarchés comme les moteurs de voiture. Un produit sur deux vendu dans le monde occidental contient cette huile.

Le film dénonce l’hypocrisie d’organismes très influents tels que The European Palm Oil Alliance. Cette alliance des industries qui exploitent l’huile de palme contribue à minimiser les effets néfastes de leurs pratiques en prétendant que "les membres de l'EPOA, se sont engagés à lutter contre la déforestation et à appliquer activement leurs politiques" et se défend d’être une source majeure de déforestation puisque "parmi les huiles de palme plantées sur des terres déboisées, toutes les forêts n'étaient pas des forêts primaires avant le défrichement". Pour montrer sa bonne volonté, l’Alliance a mis au point des systèmes de traçabilité et un label, le RSPO. Rencontré en Indonésie (le pays le plus touché par les ravages des plantations de palmiers à huile), le PDG de l'Alliance défend au micro de Werner Boote les "bonnes pratiques" des industriels. 

"L’illusion verte" démonte cette argumentation et la bonne conscience des industriels en faisant témoigner Feri Irawan, devenu activiste malgré lui dans la province de Jambi. Il a été physiquement menacé après avoir dénoncé les conditions d’exploitation des plantations, dévastatrices pour la nature autant que pour les ouvriers.  "Il n’existe pas d’huile de palme produite de manière durable, car elle ne pousse que là où les forêts tropicales se sont développées" explique Feri Irawan. Le label RSPO "huile de palme durable" est donc un mensonge.

Unilever "la plus grande ONG du monde" et Coca Cola gardien de l'eau potable

Pour Werner Boote et la journaliste Kathrin Hartmann, Unilever est "responsable de la moitié des destructions de forêts du monde chaque année. Il lui faut huit millions de tonnes de matières premières pour ses plats cuisinés et/ou en poudre, que ce soit du soja, de l’huile de palme ou du bœuf, entre autres". Le patron d’Unilever, Paul Polman, estime que sa firme "est la première ONG du monde", souligne malicieusement Werner Boote.

Pour Coca-Cola, les deux enquêteurs soulignent la même "escroquerie" intellectuelle. La fabrication d’un litre de Coca-Cola nécessite six litres d’eau. Au Mexique, l’usine Coca-Cola de San Cristobal extrait 750 000 litres d’eau par jour, et en Inde, chaque jour, la firme pompe 1,5 million de litres d'eau. La consommation annuelle d’eau de l'usine Coca-Cola est estimée à plus de 300 milliards de litres au niveau mondial.

Bien sûr, Coca-Cola met en place des campagnes de communication pour mettre en valeur son respect des ressources et de traitement des déchets, oubliant les années passées à assécher les réserves d’eau et à assoiffer les populations. Sans compter l'hypocrisie qu'il peut y avoir dans un pays comme le Mexique à vendre des bouteilles de Coca-Cola en plastique par millions alors qu'une grande part de la population n'a pas d'accès à l'eau potable.

Louisiane : quand BP fait croire qu'elle a nettoyé la marée noire

La journaliste Kathrin Hartmann montre dans l'Illusion verte les galets de pétrole qui subsistent près de dix ans après l'explosion de la plateforme Deepwater Horizon
La journaliste Kathrin Hartmann montre dans l'Illusion verte les galets de pétrole qui subsistent près de dix ans après l'explosion de la plateforme Deepwater Horizon / Capture L'Illusion verte de Werner Boote

À Grand-Isle en Louisiane, en 2010, la plate-forme de forage Deepwater Horizon a explosé dans le golfe du  Mexique, à 70 kilomètres du rivage. Elle était exploitée par British Petroleum et reste comme le lieu de l’un des pires désastres environnementaux jamais survenus.  Pour nettoyer le site, BP, au lieu de pomper le pétrole répandu, a utilisé un dispersant, le Corexit, un agent toxique, pour envoyer la nappe de surface dans les fonds marins. Les résultats sont encore plus désastreux.

Selon le biologiste marin, Scott Porter, la région souffre toujours des conséquences du ravage. Il analyse les cailloux de goudron noir que l'on trouve encore sur les rivages : "Elles sont pleines de bactéries Vibrio Vulnificus, une bactérie mangeuse de chair. Quand elle pénètre dans votre corps, vous pouvez avoir une infection sanguine. Cela peut être si agressif que vous pouvez vous faire amputer d'un bras ou d'une  jambe. Vous pouvez même mourir de l’infection."

La marée noire a tué les poissons, détruit la pêche, activité principale de la population et rendu malade de nombreuses personnes. BP a ensuite investi plus de neuf milliards d’euros dans une nouvelle installation de forage dans le golfe du Mexique, appelée Mad Dog – "Chien Fou".

Le géant de l’énergie RWE, le charbon et la protection de l’environnement

Site d'extraction de lignite de RWE en Allemagne
Site d'extraction de lignite de RWE en Allemagne / Catpure L'Illusion verte / Werner Boote

Chez RWE, géant mondial de l’extraction de lignite en Allemagne, on a accepté les caméras de Werner Boote pour filmer les paysages dévastés par l’extraction minière à condition qu’il filme les quelques éoliennes mises en service par la firme.

RWE prétend que ses sites dévastés sont "durables" du point de vue environnemental puisque les oiseaux viennent y nicher. Et avec un parc d'une quinzaine d'éoliennes, elle estime avoir fait son devoir envers la planète.

Trois des cinq centrales au lignite, responsables de la plupart des émissions de CO2 en Europe, appartiennent à cette société basée à Essen. Il s’agit des centrales de Neurath, Niederaußem et Weisweiler. Lors de l'assemblée des actionnaires, une baisse de leurs dividendes a été annoncée. Werner Boote filme cette assemblée générale où il est clair que l'environnement n'est pas au programme et des manifestants anti-charbon sont évacués manu militari.

Brésil : dans le Mato Grosso do Sul, "presque chaque jour, des autochtones sont assassinés"

Au Brésil le gouvernement a cédé les terres des autochtones aux éleveurs de bétail
Au Brésil le gouvernement a cédé les terres des autochtones aux éleveurs de bétail / Capture l'Illusion verte / Werner Boote

Plus de viande dans nos assiettes signifie spoliation des terres pour certains. C'est le cas au Brésil où un quart des forêts ont disparu au profit de l'élevage de bêtes à viande. Sônia Bone Guajajara, présidente de l’Association des peuples autochtones du Brésil, représente les tribus Terena et Guarani-Kaiowá qui espèrent retrouver leurs terres. "Le Mato Grosso do Sul est un État avec beaucoup de violence. Presque chaque jour, des autochtones sont assassinés, parce que les plus grands ranchs de bétail sont ici. Presque toutes les fermes sont situées sur le territoire traditionnel des peuples autochtones, et le gouvernement a simplement cédé les terres appartenant à la population autochtone aux agriculteurs et aux éleveurs", raconte Sônia Bone Guajajara.

Werner Boote a ainsi fait le tour de monde pour découvrir toutes sortes d’hypocrisies en matière d’environnement. "Le problème est que c’est tout un système qui ne peut que fonctionner sur le greenwashing tant que le profit reste sa finalité première. Je pense que nous devons rêver un système économique différent pour sauver les droits de l’être humain et de la nature."

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