À Saint-Arnoult en Yvelines ce samedi la maison Triolet-Aragon organise une série de rencontres en hommage à Elsa Triolet et pour fêter (avec retard en raison de la crise de la Covid) le cinquantenaire de sa mort. L'occasion de reconnaître la qualité de l'œuvre d'une femme largement éclipsée par son statut de muse.

Elsa Triolet en 1945
Elsa Triolet en 1945 © Getty / Hulton Archive

La littérature de Louis Aragon est largement reconnue et bénéficie d'une popularité certaine. Ceux qui connaissent le moins bien le poète ont a minima entendu parler du "fou d'Elsa". Mais d'Elsa, aux yeux si magnifiques qu'ils aient pu donné l'idée d'un titre pour un recueil de vingt et un poème, d'Elsa donc, ne nous reste-t-il plus que le souvenir d'un regard et la folie de l'amour que lui portait Aragon ? 

Première femme Prix Goncourt

Elsa Triolet est une femme à la vie trépidante et atypique. Elle a été la première femme à obtenir le prix Goncourt. Munie d'un diplôme d’architecte en juin 1918, issue d'une famille juive russe, elle se marie avec André Triolet en 1919 et part vivre avec lui à Tahiti. Elle le quitte deux ans plus tard, commence à écrire, remarquée et encouragée par Maxime Gorki. Arrivant à Paris, elle rencontre Aragon en 1928. Elle devient sa muse, entre en résistance avec lui pendant la guerre, mais elle écrit aussi des textes, romans ou nouvelles. En 1944, elle obtient le prix Goncourt pour Le Premier Accroc coûte deux cents francs, paru chez Denoël. C'est un recueil de nouvelles dont le titre fait référence à la phrase codée "Le premier accroc coûte 200 francs" qui annonçait le débarquement de Provence. Elle est aussi traductrice du russe vers le français pour Tchékov notamment, et du français vers le russe pour Aragon ou Gide.

La maison Triolet-Aragon que le couple a occupé longtemps est aujourd'hui dédiée à leur mémoire, et le conseil d'administration en est présidé par Érik Orsenna. L'écrivain-académicien, arrivé à cette présidence pour son attachement viscéral à la littérature d'Aragon, mais il reconnaît aujourd'hui qu'il est depuis devenu "le second fou d'Elsa" : "_J'ai découvert un personnage romanesque, une femme à la vie incroyable, d'une exigence et d'une liberté étonnante".  Désormais, lui qui dit être devenu romancier en lisant Aragon, espère que la notoriété de celui-ci ne vienne plus "dévorer Elsa". _

Elle a été sacralisée en tant que muse, mais c'est sa malédiction. 

Muse et objet plutôt que créatrice ?

À l'occasion des rencontres littéraires de ce 12 juin à la maison Triolet-Aragon, sont réunis plusieurs écrivains, l'occasion pour eux de découvrir l'œuvre d'Elsa Triolet. "Je suis en plein dedans" explique Gregory Le Floch -prix Wepler et du prix Décembre pour son recueil de nouvelles De parcourir le monde et d'y rôder- qui vient de lire plusieurs œuvres de l'autrice. 

"Je me suis rendu compte qu'autour de moi personne ne l'avait lu, parmi mes amis écrivains ou professeurs; J'ai pensé que sa littérature avait du vieillir mais en fait l'écriture est tout à fait moderne. Les thèmes abordés restent contemporains. Il n'y a pas plus d'un pour cent de ses pages qui pourraient passer pour du roman de gare ou de la littérature à l'eau de rose, tout le reste est d'actualité et d'une qualité certaine" explique le jeune écrivain. Dans Roses à crédits, Elsa Triolet décrit l'histoire d'une femme qui passant de la vie rurale à la vie moderner, _"_passe du monde de l'être au monde de l'avoir, et c'est la société d'aujourd'hui". Pour cet écrivain-professeur, ses romans décrivant la période de la deuxième guerre mondiale, comme Le premier accroc coûte 200 francs , peuvent tout à fait être cités en exemple auprès des élèves, "et désormais je pourrais leur conseiller de lire Triolet pour comprendre cette époque" explique-t-il.

Des textes qui résonnent encore aujourd'hui

Comme Érik Orsenna, Gregory Le Floch considère que son statut de muse l'a réduite au rang d'objet, alors qu'elle est "quasiment une théoricienne de la littérature, on s'en rend compte quand on lit les préfaces qu'elles avaient écrites en vue d'une édition des œuvres d'Aragon, conjointement avec les siennes". 

Pour Guillaume Roubaud-Quashie, directeur de la maison Triolet-Aragon, Elsa Triolet a subi une "double peine", être une écrivaine et traductrice au milieu du XXe siècle, donc peu visible en tant que femme, et de plus éclipsée par la notoriété d’Aragon. "Comme l’écrit Aragon dans la préface d’une anthologie des textes de Triolet, être une femme n’était pas encore pardonnable" raconte Guillaume Roubaud-Quashie.

"Il est clair qu’à mes yeux, quand je suis arrivé ici, la maison que le couple a occupée dans les Yvelines était avant tout celle d’Aragon" explique Guillaume Roubaud Quashie. "J’ai commencé à lire ses œuvres, et j’ai trouvé que ce n’était pas extraordinaire. En fait, j’avais un préjugé et aujourd’hui plus je la lis et plus je trouve que ses propos sont en résonnance avec notre époque, je pense notamment à ce qu’elle a écrit sur la condition des étrangers, la vieillesse ou la solitude". 

Guillaume Roubaud Quashie a aujourd’hui la foi du converti. Que lire d’Elsa Triolet ? Roses à crédits ou les Manigances, conseille-t-il. Quant à Érik Orsenna, il déclare : "Lisez un roman d'Elsa Triolet de votre choix, s'il ne vous plaît pas je vous rembourse". 

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