L'argument de la violence des manifestants revient régulièrement. Dernièrement, la ministre des Affaires européennes l'a utilisé, comme d'autres ministres avant elle. Pourtant, il y a eu dans le passé d'autres cas de violences plus graves contre les forces de l'ordre.

Policier blessé à Paris lors d'une manifestation de "gilets jaunes" le 26 janvier 2019
Policier blessé à Paris lors d'une manifestation de "gilets jaunes" le 26 janvier 2019 © AFP / ZAKARIA ABDELKAFI

Nathalie Loiseau l'a dit lors d'une interview le 3 février : "Jamais les manifestants n'avaient attaqué les forces de l'ordre avec la violence [de ces dernières semaines]"

"Depuis quand parle-t-on des lanceurs de balle de défense ? Depuis qu’il y a des violences contre les forces de l’ordre qui sont attaquées à l’occasion des manifestations de gilets jaunes. Il y a pu avoir des manifestations au moment de la réforme de la SNCF, il y a pu avoir des manifs sur beaucoup de sujets de la part de beaucoup de types de Français sans que ce sujet ne soit jamais à l’ordre du jour, puisque jamais les manifestants n’avaient attaqué les forces de l’ordre avec la violence qu’on voit semaine après semaine."

Le 3 décembre, le préfet de police de Paris, parlant des manifestations du samedi, avait évoqué un niveau de violence "jamais atteint dans les dernières décennies", des "violences extrêmes et inédites" et des "violences d'une gravité sans précédent".

Nathalie Loiseau, minstre chargée des Affaires européennes, le 3 février 2019 : "Jamais les manifestants n'avaient attaqué les forces de l'ordre avec la violence de [ces dernières semaines]"
Nathalie Loiseau, minstre chargée des Affaires européennes, le 3 février 2019 : "Jamais les manifestants n'avaient attaqué les forces de l'ordre avec la violence de [ces dernières semaines]" / ./ Capture sur witter

Dans les faits, il y a eu en 2018-2019 des provocations et des pics de violences. Par exemple, lorsque le boxeur Christophe Dettinger s’en est pris aux gendarmes mobiles sur un pont de Paris ou encore les pillages et la casse autour de l’arc de Triomphe le 2 décembre, le démontage de la porte de l’immeuble où travaille Benjamin Griveaux, des dégradations importantes dans le centre-ville de Bordeaux et l’incendie de la préfecture du Puy-en-Velay. On estime à 1 000 le nombre de gendarmes, CRS ou policiers ayant été blessés lors des manifestations.

Pour autant, ces manifestations sont-elles les plus violentes de l’histoire de France ?

Historiquement, des actions plus violentes qu'aujourd'hui

L'histoire contemporaine récente regorge d'exemples d'actions violentes, parfois bien plus que les manifestations actuelles. Les casseurs de tous temps se sont immiscés dans les manifestations et comme le dit Mathieu Rigouste, chercheur indépendant, "la violence n'est pas quantifiable en soi". Pour Michelle Zancarini-Fournel, professeur émérite d'histoire contemporaine "l'épisode le plus violent reste celui de la période de la guerre d'Algérie. La tendance est à la pacification".

En mai 2017, la photo d'un policier  brûlé par l'explosion d'un cocktail Molotov lors d'une manifestation du 1e mai, avait  frappé les esprits. Ce jour-là 6 policiers avaient été blessés selon la préfecture. Parmi eux : 1 CRS brûlé sérieusement «au niveau du visage et d'une main», 2 CRS blessés légèrement , 2 policiers de la Compagnie de sécurisation et d'intervention (CSI) de la préfecture de Police blessés légèrement après des jets de cocktail Molotov. Coté manifestants 5 personnes avaient été interpellées pour port d'armes violences et dégradations.

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En septembre 2016, à Paris, lors d'une manifestation contre la loi travail, un CRS avait été brûlé à la jambe, après qu'un projectile a mis le feu à son uniforme. Dans les années 90, au moment des manifestations contre le CIP, la violence semblait déjà inédite et extrême, avec de la casse et des pillages.

Dans les années 80, Mathieu Rigouste rappelle que "les ouvriers ont parfois utilisé des boulons de 12 mm, qui perforaient les casques des gendarmes mobiles et les marins pêcheurs ont fait usage de leurs fusils de pêche contre les forces de l'ordre". Il rappelle que la barricade fait partie du jeu "normal" de l’affrontement. Il tient à "distinguer la violence des dominants et celles des dominés issus des classes populaires et moyennes. Le même mot pour les deux, dominants et dominés, pose d'ailleurs problème."

Dans les années 70,  on note dans les travaux de Fabien Jobard, chercheur au CNRS, que des camionnettes faisaient irruption dans les cortèges avec le coffre rempli de battes de baseball et de cocktails Molotov. Le 4 mars 1976, un policier a été tué, et un viticulteur également, lors d'un échange de coups de feu entre manifestants et forces de l'ordre, au moment de la révolte viticole dans l'Aude, à Montredon près de Narbonne.

Mai 68 est resté célèbre pour ses pavés lancés sur les policiers. Un commissaire de police a même été tué à Lyon le 24 mai, sur un bilan total de 7 morts, et il y a eu entre mai et juin des centaines de blessés graves dans les affrontements. Après la nuit très violente du 24 mai, le ministre de l'Intérieur dénonce "la pègre qui sort des bas-fonds de Paris", à quoi les étudiants répondront "la pègre, c'est nous"."Finalement dans le discours général, il semble toujours que la prochaine manifestation sera plus violente que la précédente. En fait, on est plutôt dans une tendance de pacification des manifestations", explique Michelle Zancarini-Fournel.

Les moments les plus violents et meurtriers remontent aux années 1947 et 48 avec les  grèves des carreaux des mines du Nord-Pas-de-Calais lors desquelles de nombreux sabotages dangereux ont eu lieu. En 1947, les rails de la ligne Paris-Lille ont été déboulonnés à Agny, dans le canton d’Arras-Sud, provoquant le déraillement d’un train de voyageurs qui a fait 24 morts (dans des circonstances encore incertaines aujourd'hui). En 1948, les policiers font feu à Firminy sur les mineurs qui occupent et tuent 6 personnes. (le gouvernement a prétendu que les mineurs avaient ouvert le feu sur les policiers, mais les 24 journalistes présents ont déclaré la police avait tiré sans sommation).

Voir ici le reportage sur les grèves de 1947, dans les Actualités françaises.

Les rails de la ligne Paris-Lille sont déboulonnés à Agny, dans le canton d’Arras-Sud, provoquant le déraillement d’un train de voyageurs.Il y a eu 24 morts.
Les rails de la ligne Paris-Lille sont déboulonnés à Agny, dans le canton d’Arras-Sud, provoquant le déraillement d’un train de voyageurs.Il y a eu 24 morts. / INA/ Capture archive vidéo

"Le système digère bien la violence"

Les historiens, sociologues ou observateurs à qui nous avons soumis cette déclaration soulignent tous son caractère éminemment politique. Pour Michelle Zancarini-Fournel, "le discours est toujours le même, l'objectif est de criminaliser les manifestants".

En 1994, Charles Pasqua tenait le même type de discours au moment des grandes manifestations pour le CIP (contrat d’insertion professionnelle). Il dénonçait "les voyous" et le préfet de police de Lyon, Marcel Leclerc évoquait des "malfaiteurs-terroristes" et des "phénomènes de guérilla urbaine".

Pour Mathieu Rigouste, la déclaration de Nathalie Loiseau, "c’est de la politique. Restreindre les manifestants à leur degré supposé de violence, c’est les mettre dos-à-dos avec la police."

Si la violence des manifestants a déjà été plus importante par le passé, on est tout de même, avec la crise des "gilets jaunes", face à un "objet historique jamais vu", de l’avis de Mathieu Rigouste qui note qu’"on n’a jamais atteint un tel degré de déstabilisation du système, mais jamais non plus un tel degré de résilience. Le système digère très bien la violence." Il ajoute que "le refus de représentation démocratique manifestée par les gilets jaunes est une chose nouvelle qui aboutit à des formes de démocratie directe (par toutes les assemblées et occupations de l’espace public) qui sont la base d’une transformation générale possible pour l’avenir".