"Est-il urgent de ralentir ?" titrait récemment l'hebdomadaire "Le Un". À l'occasion d'une chronique sur France Inter, le directeur de ce journal, Eric Fottorino, prend le temps de remettre nos horloges à l'heure : ralentissons. Et vivons.

Pourquoi avons-nous toujours l'impression de manquer de temps ?
Pourquoi avons-nous toujours l'impression de manquer de temps ? © Getty / dado

Ayant été averti du thème de votre émission, grand bien me fasse, je me suis empressé sans trop me presser tout de même, de bricoler une chronique en deux-temps-trois-mouvements comme on monte chez soi et de ses propres mains un meuble IKEA en bois clair. 

J'ajoute cependant que je ne suis guère bricoleur et que j'ai souvent besoin d'une assistance au montage, étant plutôt meilleur dans le démontage.

Et quand il s'agit de meubles même saucissonnés en kit, je me dis toujours que je n'ai pas le temps de m'en occuper.

C'est là que j'ai absolument tort.

Car le temps, je l'ai. Nous l'avons. Nous n'en avons même jamais eu autant.

Je l'ignorais depuis trop longtemps mais cette fois je le sais : grâce à ce que nous avons appris cette semaine dans Le Un avec le sociologue Jean Viard. Dans un long entretien, il prend le temps de remettre nos horloges à l'heure. Et c'est d'ailleurs en heures, et non en années, qu'il découpe nos tranches de vie. 

Imaginez que nos grands-parents, ceux d'avant 1914, disposaient de 500 000 heures de leur naissance à leur mort. Ils en dormaient 200 000, en travaillaient 200 000 autres ; il leur restait donc 100 000 heures pour faire autre chose - vivre par exemple.

Pour ce qui nous concerne, nous disposons d'un stock de 700 000 heures : un record absolu de toute l'humanité. Nous dormons toujours 200 000 heures, nous travaillons 70 000 heures, (soit 10% de notre vie seulement) après 30 000 heures d'études ou de formation. Alors si vous êtes fortiche en calcul mental, vous aurez compris qu'il nous reste 400 000 heures pour vivre ou traîner, 400 000 heures à brûler ou pour buller, soit quatre fois plus de temps que nos aïeux.

Voilà qui nous laisse tout le loisir de déambuler dans le monde plus ou moins enchanté d'IKEA et de lire les notices de montage des meubles suédois… Peut être même d'apprendre le suédois.

D'où vient cette sensation que nous n'avons jamais le temps ?

Comme les températures ressenties, le temps ressenti n'est pas une notion objective. On aimerait dilater le temps comme sur les montres molles de Dalí, mais à l'arrivée, on a sans cesse l'impression d'être enfermé dans un cadre rigide qui nous contraint.

La raison est simple.

Si nous avons gagné 200 000 heures de vie en un siècle, soit environ une vingtaine d'années, jamais nous n'avons eu autant de sollicitations pour dépenser cette rallonge spectaculaire. Car il n'y a pas que les étagères IKEA qui nous font cet appel du pied. Et c'est bien notre drame. Comme le dit Jean Viard :

Nous sommes rentrés dans une société de consommation et même d'hyper consommation du temps. Et il faut bien s'y résoudre : on ne lira pas tous les livres, on  ne verra pas tous les films, on ne fera pas tous les voyages possibles et toutes les rencontres imaginables.

Voilà que se dessine le burn-out du temps libre, comme il existe un burn-out du travail. On veut tellement densifier notre temps qu'on n'en finit plus de courir après lui, de vouloir rabouter une minute avec une autre pour en faire deux. Sans lâcher nos mails et nos smartphones, qui nous inventent 1000 urgences factices.

Résultat - et c'est le philosophe Christophe André qui nous y invite : pour profiter de notre vaste temps, il faut décider en toute conscience de renoncer à certaines choses et de ralentir pou mieux savourer l'instant présent. C'est une clef de notre bonheur et de notre apaisement personnel face à ce qu'on ressent sinon comme une pression insupportable.

En reprennant du pouvoir sur notre temps, nous pourrons monter en toute quiétude des meubles morcelés, nous pourrons même prendre le temps de nous tromper et de recommencer sans hâte ni stress.

Nous pourrons surtout faire mentir Paul Claudel qui disait :

Ce n'est pas le temps qui nous manque, c'est nous qui manquons au temps.

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