Accusée de mettre en valeur une image stéréotypée de la femme, la poupée mannequin est souvent critiquée. Avec son corps longiligne, elle transmettrait des valeurs loin d’être émancipatrices pour les petites filles. Pas si sûr, ont expliqué, sans provocation, des spécialistes des jouets dans l’émission Blockbusters.

Jouer à la poupée Barbie
Jouer à la poupée Barbie © AFP / Samuel Hense / Hans Lucas

Inspirée de la poupée allemande Bild-Lilli, Barbie est née aux États-Unis en 1959. L'épouse d'Eliott Handler, l’un des PDG de l'entreprise Mattel, crée pour sa fille Barbara la célèbre Barbie, cette poupée aux cheveux blonds, à la poitrine opulente et aux très longues jambes. Avec son physique, elle est accusée par les féministes de véhiculer une image irréelle du corps de la femme. 

Le corps stéréotypé de Barbie

La féministe, Elvire Duvelle-Charles, qui a joué, malgré l’avis de ses parents, avec cette poupée Barbie, souligne ce qui cloche avec elle : "Elle a un physique improbable, un corps aux proportions démentes, des pieds moulés pour rentrer dans des chaussures à talon aiguilles, donc elle ne peut pas porter de chaussures de sport, elle est blanche aux yeux bleus…

C’est le stéréotype, poussé à l’extrême. 

Le problème est que dès cinq ans, on va apprendre à une petite fille que c'est à ce corps-ci qu'elle doit ressembler. Il existe aujourd’hui des poupées comme les Mili aux proportions plus normales : elles font  du 38-40, et on peut leur apposer des petits stickers vergetures ou cellulite. Ce qui permet de dédramatiser, et de se projeter dans des corps normaux. Ce qui est mieux au moment où l’anorexie infantile progresse. La diversification des jouets Barbie existe mais on ne la retrouve pas souvent dans les magasins."

Un corps plus si blanc et mince

Elisabeth Moet, directrice marketing de Mattel France, l’entreprise qui commercialise les poupées Barbie, a expliqué les raisons de leurs proportions démentes : "C’est très pragmatique et lié à la taille de l’enfant qui joue avec. Sa taille très fine permet aux petites mains des petites filles d’y jouer. Le cou est extrêmement long pour permettre les passages multiples des habits."

Quant à la couleur de peau : "La première poupée noire est une Barbie. Elle naît en 1968 aux États-Unis, l’année de l’assassinat de Martin Luther King, en plein mouvement pour les droits civiques. Elle sera suivie d’une Barbie latino. Mattel pense que les problèmes avec cette poupée viennent surtout des projections des parents, et que les enfants s’en fichent.

En 2016, l’entreprise a entendu la demande de la société : certaines poupées ont des formes, sont rondes, d’autres petites. 

Et aujourd’hui, les Barbies ont plus de cent couleurs de peaux, de textures de cheveux différentes. En 2019, a été créée une Barbie handicapée, et en 2020, une poupée malade. 

On aimerait que Barbie soit la plus inclusive possible, que sa forme et son corps ne limitent pas les petites filles. Aujourd’hui, 60% des ventes ne se font pas sur la Barbie originale, blanche et blonde…"

Jouer avec une poupée Barbie
Jouer avec une poupée Barbie © Getty / Peter Cade

Barbie correspond aux standards fantasmés d’une époque

L’historienne, Anne Monier, va dans le même sens : "Le succès de Barbie s’explique parce qu’elle arrive à s’adapter à toutes les époques. En préparant l'exposition des Arts décoratifs, j’ai constaté que sa façon de se présenter changeait en fonction du regard qu'on avait sur les femmes. Par exemple, dans les années 1970, Barbie devient souriante. Auparavant, elle avait une bouche pincée qui correspondait peut-être à l'idée d'une beauté inabordable, d’une femme fatale. Là, elle devient beaucoup plus avenante. À la fin des années 1970, le corps de Barbie est très sexué. Il n’est encore pas celui des années 2000 qui ressemble plutôt à celui d'une adolescente."

Barbie émancipatrice ?

Anne Monier : "Avant Barbie, la poupée sert à apprendre à la petite fille comment devenir une bonne mère avec des poupées qui ressemblent à des fillettes, ou à des poupons. Avec le bébé, la petite fille apprend à materner… et avec la maison de poupée, elle s’entraîne à faire le ménage."

Quand Barbie apparaît, c’est une femme et elle est destinée à des filles plus âgées, de 12 ou 13 ans, qui doivent se projeter dans un avenir assez proche pour elles.

D’ailleurs, explique Elisabeth Moet, "Au départ, Barbie est un flop. À l'époque, dans la société américaine des années cinquante, la priorité pour les mamans était de faire en sorte de trouver un mari à leur petite fille plutôt qu'elle se projette dans le monde de demain avec un métier. Dès l’origine du projet Barbie, l’idée était qu’à travers ce jouet, la petite fille s'imagine devenir une femme qui a le choix et une certaine liberté. D’où les multiples professions qu’elle exerce. Il existe aujourd’hui une Barbie juge, par exemple."

Un problème de projection des parents 

Manuela Frésil, autrice de _Pour de vra_i : "J'ai entrepris ce travail documentaire pour comprendre ce qui se passe derrière la porte de la chambre des petites filles quand elles jouent avec leur Barbie.

J’ai découvert que l'image que l’on m’a renvoyée, enfant, de Barbie femme-objet n’était pas vraie. Le corps sexué de femme de Barbie, les enfants l'utilisent pour se projeter et malgré des stéréotypes de genre, s'inventer des histoires de femmes puissantes.

Et même si son corps est très normé, Barbie ne reste pas à la maison, il lui arrive des aventures et, souvent, elle travaille : en cela, la poupée mannequin est émancipatrice.

Il y a plein de Barbie donc elle a plein de copines. Un collectif de femmes peut exister dans la projection, dans ce que les filles appellent un jeu, mais qui, en fait, est un scénario possible de vie. Mais dans l'univers Barbie, il n’y a qu'un seul homme, Ken, dont la tête ne tient pas très bien : il est donc souvent décapité !"

J’ai constaté qu’avec Barbie, l’homme est plus souvent l'objet des femmes que l’inverse.

Barbie bouc-émissaire

Anne Monier : "On a envers Barbie des attentes qu'on n'a pas envers les autres jouets parce qu’elle est devenue une personne de notre entourage. On parle de son corps comme si c'était un mannequin ou une actrice, alors que c'est un bout de plastique. C'est un jouet !"

En 2016, le Times titrait avec une couverture sur Barbie : 

Peut-on maintenant arrêter de parler de mon corps ? 

Et si on l’écoutait ?

=> ÉCOUTER | Blockbuster de Frederick Sigrist sur la poupée Barbie

Avec : Anne Monier : conservatrice au département des jouets du  Musée des Arts Décoratifs, et commissaire de l’exposition , Barbie , en 2016, Manuela Frésil :  réalisatrice du documentaire Pour de vrai (ARTE), Elvire Duvelle-Charles :  co-créatrice de Clit Révolution, et co-autrice avec Sarah Constantin de Manuel d’activisme féministe, aux Éditions des femmes et Elisabeth Moet : directrice marketing de Mattel France. 

Aller loin 

  • Puisque Barbie est cosmonaute ou informaticienne pourquoi les petites filles ne le deviennent-elles pas ? Barbie fête ses 60 ans le 9 mars et elle continue d'habiter les chambres de petites filles. En 2019, elle sera astrophysicienne. Tous les costumes que la marque Mattel lui a fait endosser - pilote d'avion, candidate à la présidence de la République - ne l'ont pas libérée du cliché de la fashionista ou de la bimbo.
  • Amandine Henry, la nouvelle égérie de Barbie. La footballeuse française, Amandine Henry, a maintenant une poupée à son effigie. Une opération essentiellement symbolique, car la Barbie ne sera pas commercialisée. Mais cette distinction plaît à la joueuse, qui s'engage à lutter contre les stéréotypes.
  • La nouvelle poupée Barbie est à l'image de la chef cuisinière, Hélène Darroze. Peu avant la journée internationale des droits des femmes, la marque Mattel lance une ligne de 13 poupées Barbie à l'effigie de femmes d'exception. Et parmi elles, une Française, la chef cuisinière Hélène Darroze.
  • Gérard et ses 2500... copines ! Un week-end du début du mois de mars 2020, des passionnés de Barbie sont venus de toute la France pour se retrouver au Fashion Doll Festival à Paris. Plus de 60 ans après sa naissance, la célèbre poupée ne prend pas une ride. Il s'en vend 58 millions d'exemplaires chaque année dans le monde.
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