Et si l'attention aux inégalités entre hommes et femmes permettait d'aborder beaucoup de sujets, de l'environnement à la pratique du pouvoir ? C'est la thèse du livre de Marie-Cécile Naves, "La démocratie féministe", qui était au micro de Bruno Duvic dans le "13/14" cette semaine.

Jacinda Ardern (Nouvelle Zélande), Angela Merkel (Allemagne), Sanna Marin (Finlande)
Jacinda Ardern (Nouvelle Zélande), Angela Merkel (Allemagne), Sanna Marin (Finlande) © AFP

Et si la lutte pour l'égalité femme/homme permettait de renouveler (oserait-on dire améliorer) la démocratie ? Plus de dialogue, un pouvoir qui associe davantage les citoyens aux décisions et qui, en étant attentif au sort des femmes, s'empare des grandes questions de l'époque : l'environnement, les inégalités, l'articulation entre les identités particulières et plus larges. C'est la conviction qui traverse un livre, La démocratie féministe. Réinventer le pouvoir de Marie-Cécile Naves, sociologue et politiste.

Elle était au micro de Bruno Duvic le 23 décembre dernier. Retrouvez ci-dessous des extraits de l'entretien

L'épidémie de Covid-19, révélatrice de la position des femmes

Marie-Cécile Naves : "La covid-19 a révélé et amplifié des situations qui étaient déjà connues, à savoir que les femmes sont en première ligne pour s'occuper des personnes dépendantes, pour exercer les métiers du soin et de l'attention à l'autre. Elles sont aussi les plus fragiles quand l'économie est mise en péril. 

On a vu aussi que les femmes étaient les premières victimes du confinement en matière d'augmentation des violences domestiques, non seulement sur les femmes et sur les enfants, mais aussi sur le fait que la charge mentale, les charges parentales et domestiques, ont augmenté, et ce, 'sur le dos des femmes'.

En même temps, on a l'impression qu'on leur fait assez peu confiance pour travailler sur la gestion de la pandémie dans la sphère médiatique, dans la sphère politique. Elles sont assez peu sollicitées, assez peu mobilisées. C'est dommage parce qu'on se prive de compétences et de regards sur le monde".

L'anti-modèle absolu d'une démocratie féministe : Donald Trump

"Il incarne ce qu'on appelle en sciences humaines et sociales une masculinité hégémonique, un pouvoir dominateur - non seulement sur les femmes et sur les minorités, mais aussi sur l'environnement, sur la science, sur les institutions démocratiques, sur les médias. 

Le refus en ce moment même de reconnaître sa défaite et la mise en péril du processus de transition vers la présidence Biden en sont la dernière illustration - d'autant qu'il s'appuie, comme il n'a cessé de faire pendant quatre ans, sur le conspirationnisme et les fake news. 

Trump est aussi battu parce qu'il y a eu une mobilisation de terrain extrêmement importante dans le féminisme, mais aussi dans l'antiracisme et dans la défense du climat. Les premières opposantes à Trump, dès janvier 2017, c'est la Women's March organisée par les féministes. Joe Biden et Kamala Harris doivent en grande partie leur victoire à un militantisme de terrain, en particulier féministe, qui n'est pas né avec Trump, mais qui a trouvé avec lui un ressort de mobilisation supplémentaire pour proposer un autre projet de société, une autre manière de gouverner et un autre agenda..

Et on voit que dans les nouvelles nominations au poste de futurs ministres, par exemple, Biden a tout à fait compris ça puisqu'il va nommer non seulement beaucoup de femmes, non seulement des personnes issues de la diversité, mais des gens qui sont ultra-compétents, qui connaissent leurs dossiers, qui s'appuient sur la science et la connaissance. Et ça aussi, c'est tourner la page de la présidence Trump".

Un modèle qui incarne la démocratie féministe : Jacinda Ardern, la dirigeante de Nouvelle-Zélande

"Jacinda Ardern montre que l'on peut mettre en place un leadership qui est combatif, qui est offensif, mais qui peut aussi s'appuyer sur la compassion et sur l'empathie - non seulement dans la crise de la covid-19, mais aussi dans le combat qu'elle a mené contre les armes à feu et dans le fait qu'elle met les 17 objectifs de développement durable au cœur de son agenda.

Alors qu'aujourd'hui, on déplore avec la covid-19 une augmentation de la dépression du mal-être, on pourrait prendre exemple sur Jacinda Ardern, qui fait du bien-être de ses concitoyens, le centre de gravité d'un certain nombre de décisions : augmentation des dépenses publiques en matière de santé mentale, augmentation des politiques publiques à destination des populations autochtones, lutte contre la pauvreté infantile et les violences familiales ou patriarcales. 

C'est à la fois un leadership combatif, mais aussi une manière de gouverner qui est coopérative, déterminée, ambitieuse, tout autant qu'elle qu'elle est dans la compassion et dans l'écoute de toutes et de tous. 

Et avec la covid-19, jusqu'ici, ça a bien fonctionné. D'ailleurs, elle a été réélue".

Les femmes apportent-elles vraiment plus de démocratie en politique ?

"Le piège essentialiste doit être absolument évité, il ne faut pas dire qu'il y a un pouvoir féminin par essence et un pouvoir masculin par essence. Ce n'est absolument pas ça dont il est question, mais de promouvoir un agenda qui prenne acte des besoins de toutes et de tous, ainsi qu'une manière de gouverner qui ne cède pas au piège de la domination, qui s'appuie sur les compétences de chacune et de chacun. 

C'est lutter contre un entre-soi du pouvoir, qui est essentiellement masculin aujourd'hui dans la plupart des pays et dans notre pays en particulier, et qui donc manque un certain nombre de regards sur le réel et sur le monde. 

Une démocratie féministe, c'est prendre acte des besoins de la population, des besoins de toutes et de tous, et des attentes en matière de lutte contre les violences. […] C'est aussi se servir de la science pour penser la complexité et pour mettre à la tête du pays, à la tête des entreprises, à la tête de toutes les organisations, d'autres types de regards, d'autres types de compétences, mais pas un pouvoir féminin par essence ou un pouvoir masculin par essence. C'est un pouvoir degenré, pour le coup". 

Aller plus loin

🎧 Retrouvez l'entretien en intégralité ici (à partir du milieu de l'émission)

🔎 LIRE - La démocratie féministe : réinventer le pouvoir de Marie-Cécile Naves, aux éditions Calmann-Lévy (octobre 2020)

🔎 LIRE AUSSI - L'article de Libération "Les femmes dirigeantes, meilleure réponse à la pandémie ?" (L’Allemagne, l’Islande, Taïwan, la Nouvelle-Zélande, la Finlande, la Norvège ou encore le Danemark : ces pays, qui ont eu une réponse efficace face à l’épidémie de Covid-19, sont tous dirigés par des femmes).

🎧 ECOUTER AUSSI - L'émission Femmes puissantes animée par Léa Salamé : une série d'entretiens d’une heure avec les femmes d’aujourd’hui qui rayonnent (Delphine Horvilleur, Christiane Taubira, Karine Lejeune, Christine Lagarde, Amélie Mauresmo…)