Féminisme et maternité : la fin de l’incompatibilité. Dans "Le deuxième sexe", l’écrivain et philosophe féministe Simone de Beauvoir expliquait qu’il ne fallait pas aller sur le terrain de la maternité pour défendre les intérêts des femmes, car cela "faisait le jeu des hommes". Qu’en est-il aujourd’hui ?

Mère et féministe, la nouvelle donne.
Mère et féministe, la nouvelle donne. © Getty / Peathegee Inc

Laure Adler recevait dans son émission L’heure bleue deux femmes, Christine Détrez et Fatima Ouassak, qui réhabilitent la place des mères dans l'histoire politique du féminisme.

La maternité n’est pas féministe parce qu’elle renvoie à la différence homme/femme dont les hommes pourraient se saisir

Simone de Beauvoir au micro de Paula Jacques sur France Inter en 1979 : "Dans la mesure où l'altérité est un mythe des hommes par rapport aux femmes, je la récuse […] dans la mesure où ils font de la femme un être vraiment autre. 

En somme, elle ne fait pas partie vraiment de leur humanité. 

Je récuse totalement cette notion d'altérité. […] Il y a un grand nombre de femmes qui veulent faire de la femme un être humain femelle, et puis c'est tout, sans que cela implique des différences profondes de langage ou de visions du monde. Et il y en a certaines qui revendiquent au contraire des différences. Je trouve que c'est très dangereux parce que ça amène à revendiquer une nature féminine et faire le jeu finalement des hommes qui misent sur l'altérité".

Défendre les mères, c’est défendre des femmes opprimées

Laure Adler : "Cette question de l'altérité, c’est la question de la nature féminine. Simone de Beauvoir ajoute dans Le deuxième sexe, si on résume, que pour être une femme accomplie, il ne faut pas être mère".

Fatima Ouassak : "C’est faux. J’ai appelé mon livre La puissance des mères pour dire à quel point il nous manquait des éléments dans la boîte à outils lorsqu'on voulait s'émanciper d'une oppression patriarcale que l’on subit en tant que mère. Et que nos enfants subissent aussi. Lorsqu'on est victime de violences obstétricales lors de l'accouchement, c'est bien en tant que mère ! 

Lorsque nos enfants subissent des violences, il faut les protéger. J'assume de vouloir protéger mes enfants, en tant que mère, parce qu'ils sont mes enfants, parce que ce sont « nos enfants ». Les mères ne sont pas pour moi seulement biologiques. 

D'ailleurs, je cite Fatiha Damiche, membre du Mouvement de l’immigration et des banlieues. Elle répétait que lorsque nous sommes discriminées, humiliées, pour nous, ce n’est pas grave. Mais lorsqu'il s'agit de nos enfants cela devient très grave et qu'il ne faut rien lâcher. Et quand je l’écoutais, à l'époque, je n'étais pas moi-même mère et je me sentais mère avec elle et pensais qu’il fallait qu'on se batte pour nos enfants. Donc, quand je parle de nos enfants, je parle bien de notre destin commun, comme espoir d'un monde meilleur.

Je parle dans mon livre de luttes qui sont menées parce qu'il y a des oppressions qui sont subies. Simone de Beauvoir ne peut pas me dire que ces agressions n’existent pas. Il y a une nécessité à s'organiser en tant que mère".

Défendre le choix d’avoir ou non des enfants

Laure Adler : Donc la maternité serait un accomplissement du fait d’être une femme ? Les choses ont changé. 

Christine Détrez : "Les « sorcières » d’aujourd’hui ont presque le sens de celles des chansons d’Anne Sylvestre. Ces féministes sont des femmes qui ne se résignent pas, qui ne veulent pas de l'ordre établi, qui vieillissent, qui grossissent, qui ont des enfants, ou qui n’en ont pas… Il faut d’ailleurs respecter le choix des individus femmes, d'avoir des enfants, ou de ne pas en avoir. Parce qu’avoir des enfants dans la société d’aujourd’hui cela complique la vie. Il faut le rappeler et travailler notre société pour que ce choix soit possible pour toutes, et qu'il soit possible d’élever les enfants dans de bonnes conditions".

Fatima Ouassak : "J'ai l'impression qu’au nom du respect de ce choix, on a eu tendance à stigmatiser les mères comme potentiel sujet politique. Se battre en tant que mère, c'est considéré, encore aujourd'hui, comme abandonnant quelque chose, comme se sacrifiant, comme ne s'émancipant pas assez".

Le féminisme maternel n'est pas encore un sujet politique 

Laure Adler : Ce n’est pas encore un sujet politique

Fatima Ouassak : "Je trouve que la stigmatisation existe plutôt envers les mères, plus qu'envers les femmes qui revendiquent le droit de ne pas être mère et de ne pas être réduites à leur rôle de mère. 

Et donc, il y a quelque chose à faire, même stratégiquement parlant. Il y a en tant que féministe, un levier à saisir ne serait-ce que par rapport au projet pédagogique, vis-à-vis des enfants : 'quelle éducation donnons-nous à nos fils pour changer le monde ?" "

Le cas particulier des mères issues de l’immigration

Fatima Ouassak : "J'essaie de ne pas juger les parents de manière générale et les mères en particulier, surtout les mères descendantes de l'immigration postcoloniale que l’on a tendance à qualifier de mères démissionnaires, de mères laxistes. Parfois d'ailleurs avec des injonctions paradoxales : on est démissionnaires, mais en même temps on est envahissantes, on est laxistes mais en même temps, on transmet trop de choses obscurantistes à nos enfants ! Ces incohérences sont lourdes à porter psychiquement. .

Je ne veux pas faire porter trop de responsabilités aux mères. On a déjà tellement à faire. C’est la charge mentale. C'est nous qui nous occupons pour l'essentiel de l'éducation de nos enfants. C'est nous qui faisons à manger, et les tâches ménagères. 

J’essaye d'élargir notre champ des luttes possibles. On ne se mobilise pas assez. On devrait se mettre ensemble, être solidaire, et aller chercher les mères dans le voisinage, dans le quartier. Et toutes nous battre pour nous-mêmes contre les oppressions que nous subissons, nous et nos enfants".

La maternité comme élément du féminisme est en train de monter

Laure Adler : La puissance des mères est en train de monter comme sujet et pas seulement de société, mais comme sujet de considération, comme sujet d'agent actif et comme sujet de vie de la cité. 

Christine Détrez : "Déconsidérer les mères dans le féminisme était peut-être une étape pour se détacher de la peur de l'essentialisme et d'être toujours ramenées au foyer à l’espace intime. Votre livre, Fatima, arrive peut-être pour ouvrir une deuxième étape qui est de pouvoir concilier les deux, de pouvoir dire :

On est mère, mais on est dans l'espace public. 

Laure Adler : Il n'y a rien de plus sérieux qu'une révolution symbolique qui permettra aux mères, aujourd'hui, de prendre les clés de la reconquête de leur dignité, de leurs possibilité d'être responsables de l'éducation des enfants, y compris au sein des écoles, et de pouvoir à travers le collectif que vous prônez, Fatima Ouassak, comme à l'association que vous avez fondée, Le Front de mères : 

Fatima Ouassak : "Le territoire est très important pour les mères. C’est un sujet politique en soi. La question est : "comment se réapproprier le territoire" et "comment lutte-t-on là où nous vivons ?" 

Cela passe par avoir un pied dans le quartier, et un autre dans l'école pour essayer de sortir du face-à-face entre les parents et l'institution. Considérer que les enfants ne sont pas un champ de bataille dont on chercherait à avoir le contrôle. Malheureusement, c'est un peu le cas aujourd'hui. 

La nouvelle question féministe maternelle est : "comment essaye-t-on d'investir l'école ?" Notamment à travers des listes de parents délégués.

Les élections vont bientôt avoir lieu : devenons parents d'élèves élus, investissons l'école et faisons en sorte que l'école ne soit plus un facteur de reproduction des inégalités ! Parce que d'après plusieurs rapports de l'OCDE, le système scolaire français est classé parmi les systèmes les plus inégalitaires des pays dits développés.

Etre féministe et mère, c'est faire en sorte que l'école soit un lieu d'émancipation pour nos enfants, un lieu où on élargit le champ des possibles de nos enfants. Que l'école les aide à grandir, curieux et ambitieux. Qu'ils puissent enfin se projeter sur des métiers valorisants, sans se dire :" Je suis arabe", ou "je suis noir", "je suis une fille", je suis nul en math".  Enfin, comment permettre à nos enfants de réaliser leur rêves ?" 

Aller Plus loin

  • Dans "Nos mères / Huguette, Christiane et tant d'autres, une histoire de l'émancipation féminine" (La Découverte), Christine Détrez et Karine Bastide ont décidé d'écrire l'histoire de ces "deux sorcières ordinaires" qu'étaient leur mère respective. Huguette (la mère de Karine) et Christiane (la mère de Christine) exerçaient le même métier, institutrice, mais n'ont pas connu les mêmes destins. A travers ces trajectoires différentes, elles retracent les tentatives d'émancipation des femmes dans les années 1960, moment charnière du féminisme. 
  • La politologue Fatima Ouassak part, elle, directement de sa propre expérience  de mère pour rédiger "La puissance des mères. Pour un nouveau sujet révolutionnaire" (La Découverte), un essai percutant appelant les mères à se réapproprier le pouvoir politique et à en devenir de véritables actrices.  
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