Auditionné par les députés dans le cadre de la mission d'information de l'Assemblée nationale mercredi après-midi, le colonel Jean-Yves Lagalle, directeur des pompiers de Seine-Maritime, a livré son récit de la nuit du 26 septembre à Rouen, révélant le déroulé de cette "guerre" contre les flammes, étape par étape.

240 pompiers ont été mobilisés pour lutter contre l'incendie de l'usine Lubrizol et des entrepôts de Normandie Logistique.
240 pompiers ont été mobilisés pour lutter contre l'incendie de l'usine Lubrizol et des entrepôts de Normandie Logistique. © AFP / YACINE MOUFADDAL / SDIS

Après le PDG de Lubrizol, Eric Schnur, puis le directeur régional de l’environnement, de l'aménagement et du logement (Dreal) Normandie, Partrick Berg, c'était au tour du colonel Jean-Yves Lagalle, directeur départemental du Sdis 76 de répondre aux questions des députés, mercredi après-midi, dans la cadre de la mission d'information de l'Assemblée nationale sur l'incendie de l'usine Lubrizol et des entrepôts de Normandie Logistique, survenu fin septembre près de Rouen (Seine-Maritime)

Son récit rend compte, étape par étape, de l'intervention "complexe" des pompiers face au feu "hors-normes" qui a brûlé 9.505 tonnes de produits, dont 5.253 tonnes de produits chimiques sur le site de Lubrizol et 4.252 tonnes de produits sur le site de Normandie Logistique.

Le feu a été signalé par une société voisine

Tout commence à 02h39, précisément, par un appel provenant de la société Triadis voisine. 48 secondes durant lesquelles "l’appelant nous signale qu’il voit d’énormes flammes qui dépassent d’une toiture du côté de chez Lubrizol", relate le chef des pompiers. "Immédiatement", l'opérateur du Centre opérationnel départemental d'incendie et de secours (Codis) appelle l'usine classée "Seveso seuil haut". Au bout du fil, le gardien présent sur le site qui, "à priori, n’a pas encore l’idée de ce qui se passe dans l’établissement, mais a une alarme qui s'est déclenchée", poursuit Jean-Yves Lagalle.

Arrivé sur site, le chef de quart signale alors "un départ de feu sur une zone extérieure, en limite du bâtiment A5 [un de ceux qui a brûlé, ndlr] et de la société Triadis". L'établissement classé Seveso est "répertorié chez les sapeur-pompiers et fait donc l'objet d'un plan particulier", explique le colonel.

2h42. Les premiers engins partent du Centre d'incendie et de secours (CIS) Rouen rive gauche, à proximité du lieu de l'incendie. À leur arrivée sur place, à 2h52, "les équipes intervenantes sont confrontées à un feu violent qui prend très vite de l'ampleur", notamment "dans le bâtiment A5, lieu supposé du départ du feu".

À 3h10 se déroule déjà une opération délicate, menée par des employés de Lubrizol eux-mêmes, "ayant une formation incendie". L'évacuation d'un stock de pentasulfure de phosphore, prévenant ainsi de potentielles émanations très toxiques de sulfure d'hydrogène et d'acide phosphorique. Si le feu avait pris dans ce stock, "il y aurait eu un drame", estime-t-il. Selon le PDG de Lubrizol, Erci Schnur, auditionné mardi par les parlementaires, ils étaient 17 employés formés à intervenir contre les incendies cette nuit-là.

Peu d'informations sur les produits présents sur le site

À ce moment là, "les infos que j’ai en ma possession c’est qu’il y a un feu d’hydrocarbures qui fait énormément de fumée noire, on n'a pas encore le détail de la nature chimique", concède Jean-Yves Lagalle qui sait cependant qu'il s'agit d'"un bâtiment de stockage de produits finis, conditionnés dans des fûts qui servent d’additifs pour les carburants et les huiles". Il réalise donc déjà qu'il lui faudra user "de moyens spécialisés, notamment de projection en émulseurs et en mousse".

Arrivé 25 minutes plus tard au Codis d'Yvetot, à mi-chemin entre Rouen et Le Havre, Jean-Yves Lagalle fait le point avec l'officier, et réalise alors "la difficulté : c’est un feu de liquides inflammables mais non contenus, c'est-à-dire en circulation libre". Autrement dit :

"Les premiers intervenants se retrouvent face à une mini vague d'hydrocarbures qui s'avance comme une coulée de lave."

Face à cette coulée d'hydrocarbures "impossible à contenir" et "d'énormes explosions de fûts", les pompiers sont contraints de se replier trois fois et le périmètre de sécurité est élargi de 300 à 500 mètres circulaires autour de l'usine, afin d'éviter "les effets missiles" (des projections de matières).

Au cours de la nuit, les postes de commandement doivent aussi être éloignés. Présents dans l'enceinte de l'usine au départ, ils ont dû être repliés à deux reprises, jusqu'à se retrouver dans la société Total Lubrifiants, à côté de Lubrizol. "Nous avons perdu des batailles, mais nous n'avons pas perdu la guerre", résume le colonel.

Un feu "hors-normes"

_"_J’ai vécu quelques grands événements industriels mais celui-ci a dépassé tout ce que je pouvais imaginer. C'était un feu hors-normes par ses dimensions", estime le colonel. Bilan : Trois hectares de produits inflammables sur le site de Lubrizol, 7.000 mètres carrés  à Normandie Logistique. Habituellement, "nos Schémas départementaux d'analyse et de couverture des risques (Sdacr) prévoient initialement 1.500 mètres carrés, et au niveau national, sur un feu d'hydrocarbures dans un dépôt, au-delà de 5.000 mètres carrés, c'est quasiment infaisable", compare-t-il.

"C'est un établissement bien connu des services d'incendie, précise-t-il, nous allons à peu près deux fois par an pour entraîner nos équipes risques chimiques". Depuis 2013 et l'accident des émissions de gaz mercaptan, il y aurait eu quatre exercices, dont deux inopinés au sein de l'entreprise. Pourtant, cette nuit-là :

"Tout ce qui avait été prévu sur le papier, en pratique il a fallu le multiplier par trois ou quatre."

Face à l'ampleur de l'incendie, Jean-Yves Lagalle appelle le Centre opérationnel de gestion interministérielle des crises (Cogic), à Paris, "pour leur signaler l'événement dans cet établissement qui a déjà défrayé la chronique, en 2013", rappelle le colonel. À la question, "les moyens étaient-ils suffisants ?", Jean-Yves Lagalle répond "non, clairement sur cet incendie". Il a fallu des renforts, notamment de la brigade des sapeurs-pompiers de Paris. "La montée en puissance des moyens a été nécessaire", résume-t-il.

"J’ai vécu quelques grands événements industriels mais celui-ci a dépassé tout ce que je pouvais imaginer", déclare le colonel. Au total, environ 240 pompiers ont dû lutter contre les flammes, "46 engins lourds ont été mobilisés, et surtout plus de 15 kilomètres de tuyaux. Je n’avais jamais vu ça dans tous les feux auxquels j’ai participé", témoigne Jean-Yves Lagalle.

29.000 litres d'eau déversés à la minute pour éteindre l'incendie

Soudain, à 4h15, alors qu'ils arrosent les flammes, le réseau incendie interne de l'usine, contenant 2.000 mètres cubes d'eau, "tombe". Les raisons ne sont pas encore connues mais "on n'a plus de pression, on se retrouve sans munition au bout de nos fusils", raconte-t-il. Les pompiers ont alors dû "alimenter leurs engins" en se raccordant au réseau externe : des poteaux incendie disséminés autour de l'usine. De quoi protéger les installations de production qui jouxtent le stockage, mais c'est loin de suffire pour venir à bout des flammes.

Ces poteaux du réseau public ne délivrent que 60 mètres cube d'eau par heure... Même s'ils peuvent parfois délivrer plus lorsque la pression est plus élevée, "c'est le même débit que pour défendre un immeuble d’habitation", soupire Jean-Yves Lagalle. C'est le pompage des eaux de la Seine qui leur a finalement permis de "devenir autonomes", face à cette "puissance de feu énorme", en fournissant environ 1.260 mètres cubes par heure. Au total, 29.000 litres d'eau à la minute ont dû être déversés pour éteindre l'incendie.

Quant aux 96 mètres cubes d’émulseur, ils ont pu être obtenus grâce à l'apport d'autres brigades de sapeurs-pompiers et "l'entraide entre industriels". Pour "coiffer" le feu de mousse, il faudra manier habilement des mousses qui "n'ont pas toutes la même résistance au feu".

La santé des pompiers en question

"Sur ce feu là, l’expression 'soldats du feu' prend tout son sens", estime Jean-Yves Lagalle. Pendant plus de quatre heures, les pompiers ont dû faire face à "l'épuisement, la fatigue, le stress", souligne-t-il. Il ajoute sans plus de détail que "les pompiers savent ce qu’ils ont à faire, charge à nous de leur donner les moyens d’assurer leur mission, et là, il nous faudra travailler".

Mais étaient-ils suffisamment protégés face à d'éventuelles émanations toxiques provoquées par le feu ? Selon le colonel, tous étaient "équipés d'un appareil respiratoire isolant" et "dans tous les fourgons, il y avait six dossards avec une bouteille [d'air comprimé, ndlr] et quatre bouteilles de réserve". Il indique qu'il a tout de même fallu les "regonfler sur place". Après la "phase d'extinction", on leur aurait fourni "des masques papier qui permettent de se protéger des poussières toxiques et nocives, comme les poussières d’amiante" (présente dans le toit du bâtiment A5 qui a brûlé). Toutefois, il ajoute :

"Je ne peux pas affirmer que, pendant tout la durée, tous ces moyens de protection aient été utilisés de façon optimale."

Une déclaration qui n'a pas manqué de faire tiquer des députés. "On pourrait toujours avoir plus de protection", justifie-t-il, évoquant l'importance du budget qu'il faut engager pour assurer la protection de équipes. 

Après l'incendie, des premières analyses de sang ont été réalisées pour vérifier l'état de santé des pompiers. Deux autres seront prochainement réalisées. Il y a une semaine, le préfet de la Seine-Maritime, Pierre-André Durand annonçait que, sur les 357 prélèvements et comptes rendus d'examens qui auraient été effectués, "six présentent des bilans qui peuvent être anormaux". Désormais, "il nous en reste un seul qui avait des relevés trop anormaux et qui fait l’objet d’un suivi particulier", déclare le colonel Jean-Yves Lagalle.

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