L'enquête intégrale d'Elodie Guéguen.

Illustration extraite de l'article d'Elodie Guéguen sur Fabien Clain, Automne 2016, n°3
Illustration extraite de l'article d'Elodie Guéguen sur Fabien Clain, Automne 2016, n°3 © Clément Relave / Revue Sang-froid

Extrait article Revue Sang Froid, Automne 2016, n°3 ► http://www.revuesangfroid.fr/

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Au lendemain du 13 novembre 2015, la France, sidérée, découvre la voix de Fabien Clain dans un message audio revendiquant les massacres de Paris pour le compte de l’organisation Etat islamique. Fabien Clain est une vieille connaissance des services antiterroristes français. S’il est devenu la « voix française » du groupe Etat Islamique, il est surtout le mentor de toute une génération de djihadistes francophones. Comment cet ancien catholique d’origine réunionnaise s’y est-il pris pour faire basculer tant de jeunes dans le terrorisme ? Nous avons enquêté.

La lettre de Fabien Clain à Mohammed Merah

En 2009, Fabien Clain est incarcéré à la prison de Fleury-Mérogis. La justice le soupçonne d’avoir contribué à envoyer des djihadistes en Irak. Dans sa cellule, Clain écrit beaucoup. Le 18 septembre, le vaguemestre intercepte un courrier que le détenu– numéro d’écrou 374 580 – adresse à sa femme. A l’intérieur de l’enveloppe il y a deux feuillets. Le surveillant comprend immédiatement que le courrier n’est pas, en réalité, destiné à l’épouse de Clain. Sur le premier feuillet, il est inscrit ces quelques mots :

Début de la lettre de Fabien Clain adressée à Mohammed Merah
Début de la lettre de Fabien Clain adressée à Mohammed Merah © Droits réservés

Cette lettre que nous nous sommes procurée n’aurait pas été transmise aux juges qui ont été chargés, trois ans plus tard, d’enquêter sur les tueries de Merah. Mais le courrier avait été jugé suffisamment tendancieux par l’administration pénitentiaire à l’époque pour être signalé aux services de renseignement. La lettre à Merah, écrite en français et en arabe, est bourrée de références religieuses. « C’est vraiment une grâce d’Allah de nous avoir guidé à la vérité », écrit par exemple Clain au jeune Merah ». Ou encore : « Réjouis-toi de savoir que ton seigneur a préparé un paradis immense pour ceux qui ont cru et accompli de bonnes œuvres. »

►►► Lire la lettre de Fabien Clain en entier en cliquant ici.

Extrait de la lettre de Fabien Clain adressée à Mohammed Merah
Extrait de la lettre de Fabien Clain adressée à Mohammed Merah © DR

Fabien Clain a-t-il été un guide spirituel, un modèle voire un mentor pour le tueur des militaires et des enfants juifs de Toulouse et Montauban ? Certaines parties civiles en sont convaincues depuis longtemps. L’avocate Samia Maktouf avait demandé aux juges qui enquêtaient sur l’affaire Merah de procéder à l’audition de Fabien Clain, mais cela lui a été refusé.

On m’a répondu que Clain n’était pas une priorité. Aujourd’hui, on s’aperçoit qu’il est bien plus qu’une priorité !

En 2013 pourtant, une enquête de France 3 présente déjà Clain et Merah comme faisant partie d’un même réseau djihadiste. Fabien Clain s’insurge et décide d’attaquer en justice France Télévisions pour diffamation. Dans le même temps, et pour la première fois, il accorde une interview à un journaliste. L’entretien est mené par Vincent Vantighem du quotidien 20 Minutes. « Lorsqu’il m’a contacté, Fabien Clain dispensait des cours d’arabe à des enfants, se souvient le reporter. Il m’a raconté avoir été pris à partie par ses élèves dès le lendemain de la diffusion du reportage. Il se sentait injustement pointé du doigt. Il affirmait qu’il était totalement étranger à l’affaire Merah, qu’il avait découvert les tueries à la télévision, alors qu’il se trouvait encore en prison ». Fabien Clain martelait :

Je n’ai rien à voir avec Mohammed Merah, je veux retrouver mon honneur et une vie tranquille !

Si l’histoire n’était pas si tragique, on pourrait la juger teintée d’ironie car l’affaire de « diffamation » devait être examinée par la XVIIème chambre du tribunal correctionnel de Paris en… novembre dernier. « C’est une situation totalement ubuesque », estime Vincent Vantighem :

Le jour où il voulait laver son honneur et se défendre d’être un terroriste, Fabien Clain apparaît comme étant la personne qui revendique les derniers attentats qui ont ensanglanté la France !

  • Fabien Clain en quelques dates :

Un ancien fervent catholique

A première vue, rien ne prédisposait Fabien Clain à devenir un personnage important de l'organisation Etat Islamique. Ses parents sont réunionnais. Fabien naît en métropole en 1978. Jean-Michel, dont il sera extrêmement proche, arrive dans la famille deux ans plus tard. Les enfants Clain grandissent à Alençon, dans le si tranquille département de l’Orne. Ils sont élevés dans la religion catholique. Les Clain sont de fervents chrétiens. La mère, Marie Rosanne, dispense des cours de catéchisme. Les enfants vont à la messe le dimanche et il n’est pas rare de les voir se promener dans les rues d’Alençon arborant de grandes croix autour du cou. Fabien Clain est un garçon curieux passionné par les religions. A l’âge de 18 ans, il décide de tourner le dos au catholicisme et de se convertir à l’islam. « Je me suis aperçu que les musulmans s'approchaient plus des écritures de la Bible que les chrétiens eux-mêmes », expliquera-t-il plus tard lors d’un interrogatoire.

Tarek* (son prénom a été modifié) est sans doute celui qui connaît le mieux l’histoire de la soudaine conversion de Clain. Cet homme a été l’un des meilleurs amis de celui qui est aujourd’hui la voix française du groupe Etat Islamique. Une amitié qui n’est pas sans conséquence puisque, depuis les attentats de novembre, Tarek est assigné à résidence et doit pointer trois fois par jour au commissariat de Toulouse. Il se souvient d’un épisode bien précis de l’adolescence de Clain : « Fabien avait lu dans l’Ancien testament que la femme devait se couvrir la tête. Il est donc allé questionner un prêtre sur le sujet. Celui-ci lui a expliqué qu’il fallait vivre avec son temps, qu’on était obligé d’adapter les écrits bibliques à notre époque. Fabien ne comprenait pas. »

Il disait : « La Bible est la même aujourd’hui qu’hier ! Pourquoi devrait-on changer la parole de Dieu ? » Quand il a lu le Coran, il s’est aperçu que rien n’avait bougé depuis 1400 ans. C’est pour cette raison, m’a-t-il raconté, qu’il s’est converti à l’islam.

Le pouvoir de convaincre

Le jeune Fabien est exalté lorsqu’il parle de sa nouvelle religion. Si exalté qu’il parvient à convaincre la plupart de ses proches de se convertir à leur tour. Sa future femme, Mylène, rencontrée sur les bancs de l’école primaire, son frère Jean-Michel, sa demi-sœur, Amélie. Mais aussi sa mère, la prof de catéchisme. Tarek évoque une anecdote quasi-mystique, alors que la mère de Fabien Clain avait de gros problèmes de santé et ne pouvait plus se lever.

Un matin, à la mosquée, Fabien entend un hadith – une parole rapportée du Prophète – sur la guérison. Il est allé voir sa mère, il a posé ses mains sur ses genoux en récitant des sourates du Coran. Sa mère s’est mise à pleurer, puis elle s’est levée. Fabien pleurait aussi. Sa mère était guérie. Ensuite, elle s’est convertie.

Les Clain changent de prénoms après leur conversion. Fabien se fait désormais appeler « Omar », et son cadet « Abdelwali ». Les deux frères abandonnent le groupe de rap qu’ils formaient. A la maison, la musique désormais est bannie. Omar et Abdelwali se lancent dans l’écriture d’anasheed, ces chants a capella repris aujourd’hui dans beaucoup de vidéo de propagande du groupe Etat Islamique. Fabien Clain épouse religieusement Mylène, une jeune Normande, ancienne catholique elle aussi, qu’il connaît depuis l’école primaire. A la fin des années 90, toute la famille quitte Alençon pour s’installer à Toulouse. « Pourquoi Toulouse ? » demandera plus tard le juge antiterroriste Marc Trévidic à Fabien Clain. Réponse de l’intéressé : « Parce qu’à Alençon, nos femmes avaient des difficultés avec le port du voile ».

A Toulouse, les Clain se font pourtant vite repérer par les services de police. « Ils ne passaient pas inaperçus au début des années 2000, se souvient Christophe Rouget, ancien commandant de police dans la Ville rose, porte-parole du syndicat des cadres de la sécurité intérieure (SCSI). Les hommes portaient la djellaba, les femmes étaient couvertes du voile intégral, on les surnommait « le clan des Belphégor. » Le syndicaliste a notamment été marqué par l’attitude des femmes de la famille à l’égard des policiers. « Elles avaient une attitude très prosélyte face à la police. Elles nous disaient que sur le plan de la religion, elles étaient dans le vrai. Elles avaient un discours très fanatisé qu’elles ont conservé, je crois, comme leurs maris, jusqu’à aujourd’hui. »

C’est à ce moment-là que Tarek rencontre Fabien. Il lui propose de venir avec lui vendre sur les marchés des objets islamiques – vêtements, livres de théologie, etc. -. Les marchés deviennent un lieu propice au prosélytisme. « Je prêche la parole divine tous les jours. A toutes les personnes que je croise », confiera Clain quelques années plus tard à la justice. « Il avait la tchatche », se souvient l’un de ses amis parisiens.

Il adorait discuter avec tout le monde, même ceux qui ne pensaient pas comme lui. Il était très porté sur le débat interreligieux.

Tarek ne dit pas autre chose : « Il passait son temps à demander aux athées : « Est-ce que tu es un athée convaincu ? », il entamait alors le débat, et comme il avait étudié toutes les religions, il maîtrisait ces sujets à merveille ». Tarek poursuit :

Il pouvait « retourner » n’importe qui ! Lorsqu’il est arrivé à Toulouse, je savais que déjà 80 personnes s’étaient converties à l’islam grâce à lui !

Sabri Essid, le beau-frère de Mohamed Merah, ne cachera pas non plus son admiration pour Clain lors d’un interrogatoire :

Fabien peut convaincre un mécréant que Dieu existe en seulement quelques minutes de discussion.

Incitation au djihad

Clain est un colosse, une force de la nature. Il pèse jusqu’à 160 kilos. Mais ce n’est pas ce qui le rend charismatique. Paradoxalement, c’est parce qu’il est extrêmement doux explique Jean-Manuel Escarnot, correspondant du journal Libération à Toulouse, qu’il séduit autant. « Ce n’est pas quelqu’un d’agressif, il ne force pas les gens, il sait mettre en valeur ceux avec qui il parle, il s’intéresse à eux, il est toujours disponible pour leur rendre service. En plus, il parle arabe couramment, c’est un théologien, il connaît la médecine prophétique. Fabien Clain, c’est le savant en bas de l’immeuble ! Et puis, à la différence de l’imam de la mosquée qui soit ne parle pas le français, soit est trop vieux, soit est un peu « chiant », Omar Clain a 22 ans, il comprend parfaitement tout ce qui se passe et son discours passe très bien auprès des gamins ! »

Et ce discours trouve encore plus de résonance à l’automne 2005 quand, à Toulouse comme dans beaucoup de villes de France, des quartiers entiers s’embrasent. Dans leurs habits de grands-frères, les Clain vont à la rencontre des jeunes responsables de ce qu’on a appelé « les émeutes urbaines ». Le journaliste Jean-Manuel Escarnot se souvient :

Ils leur distribuaient des tracts en arabe et en français et leur expliquaient qu’il ne fallait pas « foutre le bordel » ou brûler les voitures, que ce n’était pas comme ça qu’ils obtiendraient des choses, qu’il fallait plutôt revenir à la religion.

Les Clain entraînent alors des jeunes dans des appartements ou des locaux associatifs du Mirail. Les propos qui s’y tiennent sont à la fois mystiques et politiques. « Ils disaient aux jeunes : « Les Américains et les Israéliens sont des « kouffars », des mécréants, regardez-ce qu’ils font à nos frères en Palestine, en Afghanistan, en Bosnie ! Quand allez-vous comprendre que cela vous concerne et qu’il faut réagir ? », rapporte le journaliste.

Les propos tenus ne sont donc plus simplement citoyens et pacifistes. Chaque discours est une incitation au djihad. Les nouvelles « recrues » des frères Clain regardent en boucle des vidéos de propagande d’Oussama Ben Laden. Certains décident de franchir le pas et d’aller combattre l’ « ennemi » américain en Irak. Le petit groupe organise alors des week-ends de « remise en forme » avec boxe et footing au programme. « Tous les membres suivaient un entraînement sportif intensif, ils étaient coachés par un champion de boxe » écrit dans son rapport un agent des services de renseignement. Plus tard, devant le juge, le Fabien Clain expliquera que, s’il s’est un temps mis au sport, c’était pour perdre du poids. Et d’ajouter, sûr de lui : « Je me vois mal en treillis partir dans la forêt faire des entraînements militaires, déjà que je n'ai pas fait mon service... ».

Première filière terroriste

A la même époque, le réseau passe aussi beaucoup de temps dans un petit village de l’Ariège : Artigat. C’est dans cette commune reculée que s’est installé Olivier Corel, dit « l’émir blanc », un réfugié politique syrien qui organise à son domicile des prêches salafistes. Toute la famille Merah a ses habitudes chez Corel. Fabien Clain s’y installera même pour plusieurs mois avec sa femme et ses enfants. Selon les services de renseignement qui surveille les membres de la filière dite « d’Artigat » de près, le groupe a besoin d’argent pour partir en Irak. Certains de ses membres se livrent alors à divers délits : trafic de faux documents, trafic de stupéfiants, trafic d’armes et cambriolages. Pour ne pas se faire repérer, les Toulousains passent par la Belgique pour rejoindre la Syrie puis passer en Irak. Certains ne rentreront jamais vivant du djihad. D’autres, comme Sabri Essid, le beau-frère de Mohammed Merah, seront arrêtés sur zone les armes à la main.

En 2007, la filière d’Artigat est démantelée. Fabien Clain est arrêté. Il nie toute participation à un réseau terroriste. Mais certains membres du réseau le chargent devant les limiers de l’antiterrorisme. Un des témoins sur Procès Verbal dira par exemple :

Il (Fabien Clain) parlait de cette fille belge qui est allée se faire exploser en Irak. Il était content, il trouvait bien que des Européens aillent mourir en martyrs.

Fabien Clain est déclaré coupable d’association de malfaiteurs en lien avec un projet terroriste et condamné à cinq ans de prison ferme. Certes, l’homme n’a jamais participé aux combats. Mais, pour le tribunal, il n’en n’est pas moins dangereux. Les magistrats l’écrivent en ces termes dans leur jugement : « Fabien Clain a eu une activité positive en insinuant dans les esprits des croyants qu’il conseillait les bienfaits du djihad, en les conditionnant par l’apport de ses connaissances sur le sujet, en profitant de son aura, de ses facultés relationnelles et de ses facultés à convaincre. Il s’est employé à mettre en place les bases, les conditions permettant aux candidats djihadistes de basculer dans l’opérationnel et la terreur le moment venu. » Les juges insistent bien sur le fait que seule une peine de prison ferme peut être prononcée. Voici un extrait du jugement des magistrats :

Extrait de l'arrêt de la cour d'appel de Paris
Extrait de l'arrêt de la cour d'appel de Paris © DR

Pourtant en prison, la surveillance se relâche. Clain termine sa peine au centre de détention de Mont-de-Marsan, dans les Landes, où il bénéficie d’un « régime de confiance ». Les surveillants pénitentiaires que nous avons contactés se rappellent qu’ils n’avaient reçu aucune consigne particulière concernant Fabien Clain. Il était en contact en permanence avec les autres détenus de la prison. Fabrice Cologni du syndicat FOpénitentiaire se souvient :

Pourtant, on voyait bien qu’il « recrutait » ! Les autres détenus changeaient à son contact, se laissaient pousser la barbe et demandaient des repas halal, du jour au lendemain !

Derrière les barreaux, Fabien Clain continue à jouer les prédicateurs en organisant, par exemple, des prières collectives dans sa cellule. Le Toulousain sera remis en liberté après moins de trois ans passés derrière les barreaux.

Pendant quinze ans, Clain a tissé sa toile en se constituant des réseaux d’amis un peu partout. En France, mais aussi à l’étranger. Dès 2003, Fabien Clain est fiché par la Sûreté de l’Etat belge.

Extrait de la note de la sûreté de l'état belge en 2007
Extrait de la note de la sûreté de l'état belge en 2007 © DR

En 2004, il s’installe avec femme et enfants à Bruxelles. Il y restera moins d’un an. Une durée suffisante pour se créer se constituer un carnet d’adresses important, en fréquentant notamment les mosquées d’Anderlecht et les centres islamiques – le centre La Plume, par exemple – de Molenbeek. Clain se justifiera ainsi devant les policiers français :

Selon moi, il y avait beaucoup de choses à apprendre en Belgique pour un musulman.

Les frères Clain n’auront cessé d’entretenir des contacts avec les principales figures du salafisme belge. Avec notamment Farouk Ben Abbes, qu’ils ont beaucoup côtoyé lors de leurs multiples séjours dans les universités coraniques du Caire dans les années 2000. Plus tard, voici ce que dira le Belge Ben Abbes à la justice française :

Lorsque je vivais en Egypte, j’étais assez seul. En fait, je ne fréquentais personne à part les Clain.

Farouk Ben Abbes sera expulsé d’Egypte en 2009, les autorités le soupçonnant d’être impliqué dans l’attentat à la bombe qui a visé des lycéens français dans un souk de la capitale et dans lequel, Cécile Vannier, 17 ans, a été tuée. Toujours selon des renseignements égyptiens, Ben Abbes projetait une attaque à Paris… Le Bataclan figurait parmi les cibles diront les Egyptiens. Ben Abbes a toujours nié et, les magistrats n’ont pas trouvé de preuve et l’enquête ouverte en France sur ce possible projet d’attaque s’est soldée par un non-lieu. Aujourd’hui, certains avocats parties civiles dans le dossier du 13 novembre demandent la réouverture de cette enquête.

La « bande des garagistes »

Si elle s’était un peu relâchée en prison, la surveillance de Fabien Clain par le renseignement français reprend en septembre 2012. Clain est frappé par une interdiction de séjourner dans la région de Toulouse. Il retourne alors en Normandie, à Alençon, la ville dans laquelle il a grandi. Il reprend son commerce sur les marchés et se lance dans une nouvelle activité : la roqya. Médecine prophétique pour les uns, sorcellerie pour les autres, la roqya est l’invocation des versets du Coran pour guérir une personne qui serait possédée par le djinn, un esprit malin, une force occulte. Son ancien ami Tarek se souvient :

Fabien s’est mis à pratiquer l’exorcisme parce qu’il a croisé beaucoup de gens qui se disaient atteints par le « monde invisible ». Il voulait aider ces musulmans possédés, ceux qui sont dans les hôpitaux psychiatriques par exemple. Souvent, il ne demandait rien en échange, il faisait cela gratuitement.

Entre deux séances de roqya, Clain prêche pour sa nouvelle bande d’amis qui gravite autour de garages automobile de la région parisienne. Le groupe de copains se réunit souvent dans un local de Saint-Brice-sous-Forêt, petite commune du Val-d’Oise. On y croise Adrien Guihal, l’homme qui depuis la Syrie a revendiqué en juin dernier les attentats de Magnanville, l’assassinat d’un couple de policiers dans les Yvelines. Il y a là aussi Macreme Abrougui, un ancien fêtard radicalisé ou encore Thomas Mayet, un jeune rouquin plutôt introverti, ex « catho tradi » converti à l’islam au contact de Clain.

Christine M., la mère de Thomas, un jeune converti parti en Syrie avec Fabien Clain
Christine M., la mère de Thomas, un jeune converti parti en Syrie avec Fabien Clain © Radio France / Elodie Guéguen

La mère de Thomas raconte, encore abasourdie :

J’ai eu du mal à y croire. Il faut savoir que mon fils était plutôt raciste, il était même proche des milieux d’extrême-droite. Et du jour au lendemain, en mai 2014, il m’annonce qu’il a rencontré des gens extraordinaires et qu’il se convertit. J’ai pensé que c’était le caprice du moment, j’étais loin de m’imaginer que les gens qu’il fréquentait étaient si dangereux !

Le 13 février 2015, cinq membres de la « bande des garagistes » se retrouvent à la mosquée de Stains. Derniers détails à régler, derniers préparatifs. Dans quelques heures, ils partiront pour un long voyage avec Fabien Clain. Direction la Syrie. Jean-Michel, le frère cadet, lui, a déjà rejoint la terre du Shâm avec femme et enfants. Fabien entend bien reformer leur duo de chanteurs d’anasheed. Avant le grand départ, il se rend dans un magasin hifi de Toulouse, souscrit deux crédits Sofinco et embarque pour 3500 euros de matériel d’enregistrement. Du matériel de pro dont les frères se servent aujourd’hui pour propager les messages du groupe Etat Islamique.

Fabien Clain n’emmène pas que ses amis garagistes en Syrie. Il y entraîne sa femme, ses enfants mais aussi sa mère. Gravement malade, celle-ci décédera au terme d’un très long voyage sur les routes d’Europe et de Turquie. C’est à cette période qu’on apprend qu’un projet d’attentat visant des églises a été déjoué en région parisienne. Une jeune professeur de fitness, Aurélie Chatelain a été tuée. Un suspect, Sid Ahmed Ghlam, a été arrêté. Cet étudiant algérien aurait été téléguidé depuis l’étranger, et aidé, dans son funeste projet, par la « bande des garagistes ». L’avocate Samia Maktouf réagit.

Samia Maktouf, avocate partie civile dans l’affaire Mohammed Merah
Samia Maktouf, avocate partie civile dans l’affaire Mohammed Merah © Radio France / Elodie Guéguen

Il n’y a pas une seule affaire terroriste que la France ait connue sans que l’ombre de Fabien Clain ne soit présente ! C’est grave et cela nous amène à nous poser de sérieuses questions ! Il y a eu des failles, des dysfonctionnements dans la surveillance.

La mère de Thomas Mayet, elle, envisage de déposer plainte contre Clain et contre l’Etat français.

J’ai vu des photos de mon fils prises par les services de renseignement. Ça signifie que mon fils était surveillé, avec ces gens, et qu’ils ont quand même tous réussi à partir, c’est insensé ! Qu’est-ce qu’on a pensé ? On a pensé qu’un Fabien Clain serait moins dangereux en Syrie qu’en France ? On a pensé que le petit Thomas servirait de chair à canon là-bas ? C’est comme ça qu’on protège les enfants de la France ? Mon fils n’aurait jamais dû pouvoir partir ! C’est insupportable pour moi.

Thomas Mayet ne donne plus de nouvelles à sa famille, mais, une fois en Syrie, il aurait rapidement quitté l’organisation Etat Islamique pour rejoindre un groupe de rebelles anti-Assad.

Selon des documents auxquels nous avons eu accès, les frères Clain ont été localisés il y a quelques mois au nord de la Syrie. Ils continuent à servir la « branche média » du groupe Etat Islamique.

Blessé lors de combats, Sabri Essid, le beau-frère de Mohammed Merah, devenu l’un des bourreaux français de l’EI, serait parti vivre auprès des Clain. Dans un récent rapport sur les « anciens d’Artigat », un agent du renseignement écrit :

En fait, les Toulousains semblent aujourd’hui vivre tous ensemble, regroupés. Ils faciliteraient le passage des djihadistes à la frontière turque et ne participeraient pas directement aux combats. (...) Les Toulousains engagés au sein de l’EI ont en moyenne 33 ans, alors que l’âge moyen du combattant français est de 27 ans.

En Syrie, les frères Clain et les membres de la filière « historique » de Toulouse feraient figure de vétérans du djihad.

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Programmation musicale :
"Sunday love" de Bat For Lashes (2016)

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