Un monde parallèle mais pas très éloigné. Enquête sur les réseaux utilisés par les anti-vaccin pour diffuser leur littérature complotiste.

En réaction aux divers avertissements de YouTube, certains se sont déplacés sur des sites plus confidentiels, moins référencés comme Odysée.
En réaction aux divers avertissements de YouTube, certains se sont déplacés sur des sites plus confidentiels, moins référencés comme Odysée. © Radio France / France Inter

C'est comme une sorte de monde parallèle. Un monde où l'on s'échange des révélations et des informations "secret défense" ; un monde où l'on enquête sur le complot d'une "gouvernance mondiale" et tente d'y prouver son existence. Parallèle, ce monde, mais pas si éloigné que ça. D'ailleurs, depuis le début de la pandémie de coronavirus, les thèses conspirationnistes y ont connu un essor, fédérant notamment les oppositions à l'utilisation à grande échelle d'un vaccin contre la maladie. Au fond, rien de nouveau sous le soleil : les arguments et les leviers utilisés ne changent pas dans ce domaine. Mais sur la forme, le Covid-19 a prouvé une fois encore la puissance des réseaux sociaux. 

Ces derniers mois, des personnalités identifiées de cette mouvance ont d'ailleurs bénéficié d'une véritable audience. Des vidéastes – parfois de parfaits inconnus sans aucune formation scientifique, ni la moindre légitimité – ont cumulé des visionnages à un niveau considérable sur leurs chaînes YouTube. D'autres ont choisi d'utiliser des plateformes plus confidentielles, après avoir été "censurés". Mais les thèses développées par cette véritable galaxie "d'influenceurs" complotistes rencontrent une véritable adhésion, dans une France plus réticente que jamais sur la vaccination.  

YouTube, "le vecteur le plus important"

"YouTube reste, à mon sens, l'un des vecteurs les plus importants", analyse Rudy Reichstadt, directeur de Conspiracy Watch, observatoire du conspirationnisme. En effet, de nombreux visages qui composent cette galaxie d'anti-vaccin s'expriment via des vidéos de style très différents (face caméra, émissions en direct, etc.) et publient ces séquences, sur leurs chaînes personnelles et sous-chaînes (de soutiens, d'amis, etc.). 

Certains sont "extrêmement influents", confirme à France Inter le chercheur en sciences politiques Antoine Bristielle. À l'image de Thierry Casasnovas (516.000 abonnés), Silvano Trotta (173.000 abonnés), Salim Laïbi (117.000 abonnés), Christian Tal Shaller (90.000 abonnés), Ema Krusi (87.000 abonnés), Jean-Jacques Crèvecoeur (au moins 86.000 abonnés) ou Frederic Chaumont (au moins 65.000 abonnés). Comme le note Arrêts sur images, certaines de ces chaînes ont doublé leur nombre d'abonnés en quelques semaines, au pic de la pandémie. 

S'agissant de Frédéric Chaumont, qui produit des vidéos complotistes depuis fort longtemps, son site "Vérité-Covid19" (sur lequel il parle du Covid-19 comme un "projet diabolique d'asservissement de la population mondiale"), n'a "en soi, pas beaucoup d'influence", précise Rudy Reichstadt. "C'est la chaîne YouTube qui y est associée. Un certain nombre de vidéos ont particulièrement buzzé, comparativement à d'autres qui ont été beaucoup moins vues." 

"Elle n'a aucun diplôme en médecine ou scientifique, elle vend des chaussures."

Globalement, "on parle là de vidéos qui font des dizaines, des centaines de milliers de vues, parfois des millions de vues pour certaines d'entre elles, avec des gens qui sont à priori pas compétents", note le directeur de Conspiracy Watch. 

"Ema Krusi, qui est Suisse, est propriétaire d'une boutique de chaussures. Elle n'a aucun diplôme en médecine ou scientifique, elle vend des chaussures. Pourtant, c'est devenu une figure de cette contestation contre les mesures sanitaires, contre les masques notamment, mais aussi les vaccins, et qui, aujourd'hui, diffuse des contenus conspirationnistes à haute dose." Ainsi, pas de compétence particulière sur les sujets que ces "créateurs" entendent traiter, puisqu'ils peuvent passer de considérations politiques, géopolitiques, historiques à des choses très précises sur la santé, sur le virus, la génétique, etc.

Mais, sur YouTube aussi, les modérateurs peuvent être amenés à éjecter des vidéos. L'une des vidéos stars du "Conférencier" en "développement personnel" Jean-Jacques Crèvecoeur, figure importante des anti-vaccin, devenue virale, a été fact-checkée en avril par l’AFP et retirée par YouTube dans la foulée (800 000 vues tout de même). Sa chaîne a aussi été supprimée... mais il en a récemment créé une nouvelle.

Sur Facebook, des contenus plus modérés qu'avant

En mars 2019, Facebook avait annoncé diminuer la visibilité des groupes d'anti-vaccin et des pages diffusant ce types d'informations, notamment en limitant les recherches. Ces groupes devaient aussi ne plus être "suggérés" par l'algorithme du réseau social. Mi-octobre 2020, la firme californienne a aussi décidé d'interdire les publicités qui découragent la vaccination, en plus de l'interdiction de celles qui véhiculent de fausses informations. "Les nouveaux groupes anti-vaccination spécialement liés au Covid, c’est un phénomène qui commence à apparaître, mais les chiffres ne sont pas très impressionnants", observe Antoine Bristielle. Mais beaucoup de contenus "circulent encore sur Facebook", nuance Rudy Reichstadt : _"Facebook modère plus qu'auparavant, il y a aussi les partenariats avec des cellules de fact-checking. Mais cela reste une action a posteriori. "_En effet, il nous a suffit de quelques heures pour intégrer plusieurs groupes Facebook identifiés comme hostiles à la vaccination regroupant chacun quelques milliers de membres. Ou de quelques clics pour retrouver la trace des "grandes voix" des anti-vaccins et retomber sur leurs contenus ou des liens qui y mènent.  

Face à la "censure", les anti-vax se rapatrient sur Odysée

Plus récemment, "on a vu apparaître d'autres plateformes, Odysée notamment", ajoute Rudy Reichstadt. En effet, en réaction aux divers avertissements de YouTube, certains se sont déplacés sur des sites plus confidentiels, moins référencés comme le jeune "Odysée", né en septembre dernier, qui permet une rémunération des créateurs de contenus en crypto-monnaie. Un contournement de la censure, au même titre que les utilisateurs de Parler, réseau apprécié des conservateurs américains qui dénoncent la censure sur Twitter. 

Ce site, dont l'apparence ressemble à s'y méprendre à la plateforme de Google, se dit adapté aux personnes "dont le contenu est perçu comme n'étant pas adapté aux annonceurs" et permet "aux éditeurs et à leurs fans d'interagir directement sans risque de démonétisation ou autre ingérence". "Après à peine quelques mois d'existence, elle est devenue l'un des endroits les plus propices à la complosphère française", note d'ailleurs le magazine spécialisé Numérama qui lui a consacré un article. La classification des vidéos est d'ailleurs significative : "Révélations", "Terrien du lapin" ("rabbit hole" en anglais, expression qui désigne les théories complotistes) ou "Laboratoires" font partie des catégories principales du site. 

"On ne peut plus rien dire sur YouTube, les règles de la communauté sont devenues celles d'une secte. Celui qui n'a pas sa vidéo censurée a beaucoup de chance, s'il dit des choses qui ne sont pas dans la ligne droite de la pensée politique de Bill Gates, l'OMS", affirme même Silvano Trotta, dans une vidéo, après avoir été interdit de publication par YouTube. 

La chaîne de ce membre de la galaxie des principaux "influenceurs" antivax, comptabilise actuellement plus de 40.000 abonnés. Sa dernière publication, le 16 novembre, comptabilise au moins 22.000 vues. Des chiffres considérables pour une telle plateforme, si récente. L'un des phénomènes notable est la démultiplication des vidéos au-delà même des chaînes de leurs créateurs, dupliquées à volonté. C'est d'ailleurs sur cette plateforme que le documentaire Hold-up , concentré de théories complotistes, a trouvé refuge après avoir été bloqué sur des "tubes" plus classiques comme Vimeo ou Dailymotion. 

TikTok, Instagram et les messageries privées

La majorité des contenus, hébergés sur YouTube, sur d'autres plateformes plus confidentielles ou sur des sites indépendants, trouvent un écho tout particulier dans le partage via les messageries privées (et cryptées) à l'image de Telegram, ou WhatsApp. 

"Des plateformes de réseaux sociaux, qui étaient moins investies jusqu'à maintenant, le sont aussi désormais plus. C'est très clairement le cas d'Instagram. C'est très clairement aussi le cas de TikTok, où on voit ces choses là se développer considérablement", confirme d'ailleurs Rudy Reichstadt. Récemment, Kim Glow, une ex-candidate de téléréalité a diffusé sur ses réseaux Instagram et Snapchat une vidéo parlant d'un vaccin "pour contrôler tout"

La recherche "vaccin" sur TikTok renvoie, dès les premiers résultats, vers un extrait d'une vidéo de Christian Tal Shaller, véritable gourou de la pensée anti-vaccinale. On y trouve également une vidéo humoristique qui compare des personnes vaccinées à des zombies, après leur piqûre, "likée" près de 10.000 fois.    

Un documentaire complotiste comme étendard

Désormais, certains contenus "débarquent sur plusieurs réseaux sociaux différents, mais dans la même unité de temps, quelques heures", souligne le directeur de Conspiracy Watch. C'est d'ailleurs ce phénomène qui a été observé avec le film "Hold up" (rendu public le 11 novembre et évoqué plus haut), explique Rudy Reichstadt : partagé sur les messageries privées comme sur les réseaux sociaux, mis en ligne de façon officielle mais aussi de façon anarchique sur diverses plateformes. 

Ce documentaire attaque clairement la gestion de la crise sanitaire du Covid-19, évoque les mesures de confinement, le port du masque et la prochaine possibilité d'une vaccination et laisse entendre qu'il existe un complot mondial autour de la pandémie. Il y est notamment affirmé que le Covid-19 n'est pas dangereux, mais que le vaccin qui va en sortir l'est (et que tout a été créé par l'institut Pasteur). Il sert ainsi d'étendard à la cause, pouvant être présenté comme preuve de la véracité des théories avancées et plusieurs personnalités publiques (Sophie Marceau, Christophe Willem) lui ont apporté un soutien non dissimulé. 

Les médias traditionnels ont aussi leur responsabilité

C'est aussi en faisant la promotion d'un tel documentaire qu'une chaîne comme Cnews ou qu'une radio comme Sud Radio participent à "cautionner" ce discours, estime Rudy Reichstadt. "C'est une responsabilité considérable. Ils ont vraiment fait de ces gens là des stars." Preuve que les invités de ces chaînes correspondent à un certain discours et une certaine attente, des extraits de séquences diffusées sont régulièrement repartagés sur la plateforme Odysee.

Enquête sur la galaxie des anti-vaccins

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