Alors que l'affaire Grégory rebondit une nouvelle fois, 36 ans après que le corps du petit garçon ait été retrouvé, Ali Rebeihi questionne ses invités dans "Grand bien vous fasse" sur ce qui nous fascine tant dans les fait-divers. L'occasion de s'arrêter sur une spécialité journalistique : le "fait-diversier".

Xavie Dupont de Ligonnès | Jonthann Daval © AFP | Grégory Villemin
Xavie Dupont de Ligonnès | Jonthann Daval © AFP | Grégory Villemin © Getty

En terme journalistique, un fait-divers, c'est une histoire qui n'a pas trouvé sa place dans une autre rubrique et qui n'a pas de lien avec le reste de l'actualité. De manière péjorative, c'est la "rubrique des chiens écrasés". 

Petits scandales, accidents de voiture, crimes épouvantables, suicides d'amour, vols à main armée, jumeaux soudés par la peau du ventre ou encore pluies de sauterelles ou de crapauds. Le champ est vaste.

Ces histoires traversent toutes les couches sociales. C'est l'une des raisons pour lesquelles les faits divers fascinent les gens : cela peut arriver à tout le monde. Ça s'est passé à côté de chez nous et ce sont souvent "des gens comme nous" à qui il arrive des histoires extraordinaires. 

"Le fait divers rassemble" explique le psychanalyste Patrick Avrane. "C'est quelque chose que l'on peut lire comme un roman. C'est un récit avec un début et une fin. Et quand il n'y a pas de fin, on l'attend. Le fait divers peut devenir un roman feuilleton. On est dans l'attente d'un certain nombre de fins de faits divers : l'affaire Dupont de Ligonnès, l'affaire du petit Grégory. Ce sont des faits-divers feuilletons. Et là, on est plutôt dans Alexandre Dumas."

Et le psychanalyste ajoute : "C'est ce que l'on pourra échanger, quand ils seront à nouveau ouverts, au comptoir des bistrots. On ne peut pas vraiment se fâcher autour d'un fait-divers. On est ensemble, confronté au plus extraordinaire qui puisse nous arriver. L'imaginaire est dépassé par la réalité."

Profession : fait-diversier

Avant même de faire une école de journalisme, Patricia Tourancheau se passionnait déjà pour les faits-divers. Puis, lors d'un stage à Libération, son rédacteur en chef l'envoie couvrir un premier fait-divers, puis un second : "Je me suis aperçue que certains de mes collègues de Libé étaient un peu rebutés par ça. Et moi, tout de suite, ça m'a passionnée parce que j'allais voir des gens à qui il était arrivé des histoires incroyables.

Ce qui m'a toujours intéressée, que ce soit sur des bandits ou sur des criminels, c'est d'arriver à essayer de comprendre le point de bascule de ces gens. 

"Pourquoi Guy Georges bascule à ce moment-là ? Pourquoi Fourniret bascule à ce moment-là ? Et ça, c'est un truc passionnant. Je me jette sur les expertises psy des criminels, quand j'ai accès à un dossier, parce que la clé est là aussi et que ça renvoie à la part sombre de chacun d'entre nous. Pourquoi un type normal, a priori tout-à-coup, va basculer ? Qu'est-ce qui a pu se passer avant pour qu'il en arrive là ?"

"Les faits-diversifiers sont les meilleurs connaisseurs du genre humain" écrit Didier Decoin dans son Dictionnaire amoureux des faits divers. "Fait-diversière", un terme que Patricia Tourancheau revendique pleinement : 

C'est la matière la plus noble qui soit parce que c'est une matière humaine. On est obligés d'avoir de l'empathie pour les gens quand on est fait-diversier.

"Et effectivement, je le revendique. On approche des gens de toutes sortes, des témoins, des victimes, des criminels, des bandits, des policiers, des magistrats, des gendarmes, etc. Et ce n'est pas facile. Il faut savoir bien se comporter. 

La réalité dépasse vraiment la fiction. C'est pour ça qu'ils passionnent les romanciers, les scénaristes. Dans un fait divers, on a tous les ingrédients d'une bonne narration. On a la dramaturgie naturelle. Il n'y a pas forcément une fin, mais en tout cas, on a des protagonistes, on a un décor, on a une une enquête, une histoire qui avance. Parfois qui n'aboutit pas et qui fascine encore plus des gens quand elle est non élucidé. 

L'affaire Grégory : c'est aussi parce qu'on ne connait pas la fin que les gens continuent à se passionner pour l'histoire de ce petit garçon jeté dans la Vologne en 1984, sur fond de haines familiales recuites, d'histoires de corbeaux harceleurs... Cette histoire, elle continue et elle continuera à fasciner les gens parce qu'il y a tout le temps des rebondissements - depuis maintenant 36 ans."

Relater un fait-divers, c'est aussi raconter une histoire : "J'essaye d'avoir des faits, des détails extrêmement justes. Je veux une histoire. Je veux que tous les éléments soient absolument justes, réels. Je ne triche pas. En revanche, dans le récit, dans la narration de cette histoire, effectivement, je vais utiliser des techniques de romancier, mais sans jamais tricher sur la couleur d'une voiture, sur le lieu d'un crime, etc"

Les faits divers dans la littérature

De nombreux auteurs puisent ou ont puisé leur inspiration dans les faits-divers. Madame Bovary, c'est un fait-divers qui a été romancé par Flaubert. Pour La Bête humaine, Zola a collectionné les faits-divers d'accidents de chemin de fer pour écrire son livre. Mais pour Didier Decoin, la raison initiale est plus simple et prosaïque :  "La paresse : le scénario est déjà écrit, ils n'ont plus qu'à mettre des mots pour rendre la chose plus agréable à lire. Plus sérieusement, c'est parce qu'ils trouvent confirmation de ce qu'ils cherchent. 

À partir du moment ou on commence à écrire, on est en quête d'essayer de comprendre ce que l'homme a dans sa tête, dans son cœur. 

"Pourquoi est ce qu'il devient à certains moments monstrueux ? Pourquoi à certain moment, il devient un ange ? Et le fait-ivers permet d'approcher, pas une explication, mais une constatation de ce fait-là. C'est donc fascinant. Par exemple, l'affaire Dupont de Ligonnès : il n'y n'a pas de chute, il n'y a pas de fin. C'est frustrant au possible. Mais la plupart des faits divers ont un commencement. Ça monte en puissance. On se demande ce qui va arriver. Et puis on a la réponse et c'est extrêmement satisfaisant pour l'auteur qui, tous les matins, se met à sa table de travail en se demandant ce qu'il va bien pouvoir écrire." 

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