Marie Dhumières est journaliste à l'AFP à Paris. Au sein d'une équipe, elle travaille au comptage du nombre de féminicides en France en 2019, une démarche qu'elle explique à France Inter.

En septembre 2019, les collectifs et les médias comptent déjà 102 femmes tuées en France.
En septembre 2019, les collectifs et les médias comptent déjà 102 femmes tuées en France. © AFP / Jérémie Lusseau / Hans Lucas

Jusqu'à présent, pour évoquer les féminicides, on parlait de "victimes de violences conjugales" et on avançait le chiffre d'une victime tous les trois jours. En 2019, le terme de féminicide s'est imposé et l'on dénombre désormais le nombre de victimes, une à une, comme pour les morts de la route ou suite à des attentats . Ces changements ont été impulsés par le collectif  "Féminicides par compagnon ou ex compagnon" qui a commencé ce triste décompte en 2016.

Depuis, plusieurs médias se sont emparés du sujet et ont décidé à leur tour d'enquêter et de compter les femmes victimes de féminicides. C'est le cas de l'AFP, l'agence de presse française de référence. Pour 2019, l'AFP annonce entre 122 et 125 féminicides quand le collectif compte 149 victimes de féminicides. L'une des journalistes de l'agence qui travaille sur ce sujet, Marie Dhumières nous explique pourquoi.

FRANCE INTER : Comment expliquez-vous la différence entre votre comptabilité et celle du collectif "Féminicide par compagnon ou ex-compagnon" ? 

Nous nous sommes vraiment appuyés sur leur boulot à elles pour compter. À l’AFP, on a commencé à compter en juillet environ et il y avait à peu près 70 cas, selon le décompte du collectif. Ensuite on a vraiment repris toutes les histoires au cas par cas. Il y en avait qu'on avait déjà traitées dans les dépêches, d'autres pour lesquelles on n'avait pas d’information. À chaque fois, on a contacté les parquets, la gendarmerie, la police pour voir ce qu'il en était.

Il y a des cas qui, à première vue, avaient l'air d'être des féminicides et qui se sont avérés ne pas en être. Le collectif travaille sur la base des articles faits par les médias, par conséquent, ce qui peut à première vue apparaître comme des féminicides peut parfois être autre chose. Je pense par exemple à cette femme qui avait été retrouvée morte, avec un ex-compagnon à proximité, mais en fait il s'est avéré que la femme avait chuté. L'autopsie l'a montré sans ambiguïté. C’est une information que l’on a eue quelques semaines plus tard, il n'y a pas forcément eu de suivi par d’autres médias pour arriver à la conclusion que finalement, ce cas-là n'était pas un féminicide.

On a donc quelques cas qui font qu'on a une différence entre notre chiffre et celui du collectif. Sur le blog de l'AFP, on a fait une liste des cas qu'on avait retirés complètement pour donner une explication : il y en a une dizaine pour lesquels on est sûr. On compte aussi une dizaine d’autres situations pour lesquelles on ne sait pas encore.

Il faut le temps de la vérification et c'est un peu le problème de ce travail, c'est que parfois, ça peut prendre un peu plus que quelques jours pour vérifier qu'il s'agit bien de féminicide.

À quel moment avez-vous décidé de compter et pourquoi ? 

Certains journalistes s’intéressaient particulièrement à ce sujet. On a découvert le travail que faisait le collectif, qui en juin-juillet a commencé à prendre de l'ampleur, notamment parce qu’il a été relayé par un autre collectif, "Nous Toutes".

Le quotidien Libération avait fait le même genre de travail. On s'est dit qu'à l'AFP, on avait les moyens de faire ce décompte parce qu'on est un des rares médias qui a des correspondants sur tout le territoire français. On a vraiment les moyens de s'intéresser à chaque histoire et de pouvoir essayer d'expliquer ce phénomène au cas par cas, pour pouvoir montrer que c'était des histoires qui se répétaient, qu'il y avait vraiment des choses similaires à chaque fois. C'était une manière intéressante de sortir de ce "une femme tous les trois jours".

Est ce que vous pensez que cette comptabilité apporte quelque chose au débat public ?

Oui, les gens ont besoin qu'on quantifie ces morts, et ils ont besoin qu'on leur explique dans quel contexte ces femmes ont été tuées. "Une femme tous les trois jours", ça explique quelque chose, mais ça reste vague. Le fait d’avoir une dépêche à chaque fois qu'il y a un nouveau cas, est une manière de dire : "ce cas-là s'ajoute à d’autres".

Le fait d'utiliser le terme féminicide, est-ce que ça a changé quelque chose, d'après vous ?

C'est quelque chose qu'on s'est tous mis à faire en même temps dans les médias, Il y a un débat parmi les journalistes et aussi au sein de la justice sur le fait que l’on souligne que ce sont des femmes qui sont tuées par des hommes. Si on le souligne c'est parce que ce sont des femmes qui sont très majoritairement tuées par leur conjoint et pas le contraire. Cela veut dire quelque chose d’utiliser ce mot de féminicide. 

Avec ce nouveau vocabulaire, avec cette comptabilité, est ce que vous pensez qu'on a une façon différente d'aborder la question de la violence conjugale dans les médias ?

Je pense que oui et dans les médias, on voit déjà la différence. Il y a un an, on ne voyait pas de féminicides en bandeau sur BFM. On ne l'entendait pas sur France Info ou France Inter parmi les premiers titres, on ne les nommait pas comme ça non plus. C'était des faits divers qui restaient très largement à la marge. Le fait d'en parler plus a vraiment changé quelque chose. Tous les médias s'y sont mis, ça prend de la place et donc forcément à un moment donné, ça va changer quelque chose.

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