L’autrice de "Lâchez-nous l’utérus" veut déconstruire un phénomène millénaire qui désigne la maternité comme seule définition possible et viable du féminin.

Fiona Schmidt
Fiona Schmidt © Marie Claire (capture d'écran)

Elle a la trop rare honnêteté de ne pas clamer la main sur le cœur ET le bras bandé façon Sophie La Riveteuse, qu’elle a toujours été de tous les combats et admet  volontiers « avoir été longtemps de celles et ceux pensant que la plus grosse partie du boulot était faite". 

Il faut dire que la presse féminine où elle a commencé sa carrière de journaliste, a entretenu, à quelques exceptions près, un rapport ambivalent pour ne pas dire problématique avec la cause féministe. Soit en l’escamotant volontiers des articles dit "société", soit en véhiculant joyeusement stéréotypes genrés et injonctions à perdre des fesses et fissa.

C’est pourtant, dans cet environnement, auprès de collègues à l’origine de la branche dissidente de la presse féminine et fondatrices du pure player Cheek, mais aussi grâce à certaines lectures (elle cite volontiers "Bad Feminist" de l’Américaine Roxane Gay) qu’elle fourbit alors les armes de la cybermilitante qu’elle devient. 

Même si, à l’époque déjà, ses chroniques et billets d’humeur proposaient bien autre chose que les éternels tests psycho et interviews complaisantes d’actrices pour lesquelles, il n’y a pas si longtemps, "féminisme" était un gros mot. Sans renier à certains titres le droit à la légèreté mais en déplorant qu’on la confonde parfois avec l’inanité, c’est précisément sans gravité ni gloussement qu’elle parvient à traiter de sujets éminemment politiques, avec précision, humour et sans jamais être sentencieuse. 

C’est le ton et l’angle de L’amour après #MeToo, traité à l’usage des hommes qui ne savent plus comment parler aux femmes, publié en 2018 chez Hachette. Elle y prend lecteurs et lectrices par la main pour cheminer dans le dédale de questions que pose (enfin) la phase post-cataclysme Weinstein et Balance ton porc

Me suis-je déjà comporté comme un porc ? Suis-je un porc ?? Puis-je adresser un compliment à une inconnue, et si oui, par quel biais, et dans quelles circonstances ? Puis-je coucher avec une féministe ? Les féministes font-elles l’amour, d’ailleurs ?

Si elle se débarrasse alors (un peu) de son complexe d’imposture et commence à partager [ses] idées sur Instagram, c’est peu dire que ces dernières trouvent preneurs : plus de 54 000 abonnés sur le compte "Bordel de mères", 24 000 pour sa newsletter hebdomadaire. Bien sûr, il ne s’agit certainement pas de mesurer l’importance ni la valeur d’un propos à l’aune d’un chiffre fut-il conséquent mais aussi abstrait et volatile qu’un compteur de like. Mais elle mesure ce que cette communauté lui apporte : 

C’est un espace d’expression libre où je reçois des commentaires qui sont extrêmement bienveillants, j’en suis toujours émue. Inspirer des gens, faire rire des gens ou même “agacer” des gens… c’est énorme; 

Il suffit aussi de parcourir « Bordel de mères » pour évaluer la réciprocité. Le compte entreprend de collecter les témoignages de celles qui subissent la "charge maternelle". 

Soit "la somme des pressions et préjugés au sujet de la maternité que toutes les femmes intègrent dès l’enfance et qui présentent la mère épanouie et bienveillante comme la norme, une part intégrante de l’identité féminine, et le seul lifegoal qui vaille pour une femme". Laquelle charge pèse de tout son poids sur elle, refuznik de la maternité, qui si elle parvient à en rire ("quand je dis que je ne veux pas d’enfant on me regarde comme si j’étais Hitler") ne l’en a pas moins décidée à prendre le sujet à bras le corps. Quitte à s’exiler plusieurs semaines à la campagne en survêt’ et à ingurgiter des kilos de livres et d’études sociologiques et scientifiques, compilés, explicités et étayés par de nombreux témoignages dont le sien dans LÂCHEZ-NOUS L’UTÉRUS (Hachette). Avec le doigt bien enfoncé sur la touche Maj comme quand on est passablement énervés en écrivant un message sur les réseaux sociaux. L’agressivité en moins.

Car là aussi, le lecteur ne se prend pas de grosses mandales mais reçoit, outre les références littéraires et scientifiques, de nombreux conseils concrets pour échapper à cette charge maternelle et/ou ne pas s’en rendre complice. Une charge qui s’immisce pernicieusement dans les contacts sociaux les plus anodins. 

Je suis allée à la pharmacie parce que mon chat avait un problème à l’œil. La pharmacienne me donne donc un collyre. Je lui demande comment l’appliquer, ce à quoi elle me répond : "Comme pour un bébé". Quand je lui ai dit que je n’avais pas d’enfant, elle m’a rétorquée : "Eh ben, il serait temps de vous y mettre !"

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