Les néologismes à base du suffixe -ing et les anglicismes managériaux se répandent à une vitesse galopante. Qui est donc cet ami adepte du "juicing" ? Ce collègue "overbooké" ? Ce chef qui veut "disrupter" le "workflow" ? Plongée en mots troubles.

On connaît tous quelqu'un qui vante les mérites des soirées en mode "cocooning".
On connaît tous quelqu'un qui vante les mérites des soirées en mode "cocooning". © Getty / SDI Productions

À la rédaction web de France Inter, on reçoit des mails. Beaucoup de mails. Ce jeudi matin, comme d’habitude, il faut donc séparer le bon grain de l’ivraie. Chacun s’y met. Soudain, une collègue crie : "Venez voir !" Le service se regroupe autour de son ordinateur. Chacun lit le mail. Le relit. Le re-relit. Regards interloqués et constat unanime, personne n’est capable de décrypter la bafouille : "L’équicoaching au service des soft skills en entreprise"

Mail en langue inconnue.
Mail en langue inconnue. / Capture d'écran

À la suite de ce que l’Académie équicoaching.fr aurait sans doute qualifié d’intense brainstorming, et en parcourant le corps du mail, la réponse apparaît alors, limpide, sous nos yeux : l’équicoaching, bon sang mais c’est bien sûr : le contact avec des chevaux pour développer les compétences des salariés.

C’est d’ailleurs au sein du monde de l’entreprise qu’est née, il y a 20 ans environ, cette mode horripilante de refourguer partout le suffixe  –ing. Au départ, il y eut le marketing. Puis vint coworking. Suivi de crowdfunding. Un phénomène analysé dans Le Monde par la chercheuse en sciences du langage Geneviève Tréguer-Felten : "À la base, les mots comme meeting, marketing, brainstorming viennent pour la plupart de l’univers de la communication. Mais aujourd’hui, on peut véritablement parler d’invasion. En plus de témoigner d’un certain snobisme."

L'envie d'appartenir à une communauté

Snob, le collègue qui de bon matin vous décrit à la machine à café comment le juicing a modifié en profondeur son transit intestinal ? (Comprendre les fruits et les végétaux mixés soi-même). Bêcheuse, la voisine qui vous explique les bienfaits du cocooning ? Pas forcément, la pauvre âme cherche peut-être simplement à faire partie d’un groupe : "C’est aussi un signe d’appartenance", explique à France Inter Karine Berthelot-Guiet, professeur des universités au Celsa Sorbonne-Université : "Il y a cette volonté d’utiliser un vocabulaire commun, de créer une communauté."

Et si ce qui motivait la frénésie du -ing, c’était simplement le désir de trouver un but à notre existence ? Dans la lignée d’une tendance venue du monde anglo-saxon, de plus en plus de librairies françaises consacrent des rayons entiers aux ouvrages dédiés au développement personnel, type "Comment le batch-cooking a changé ma vie" (vous chercherez sur Google) : "tout ce qui est lié au développement personnel est en grande partie calqué sur certaines théories de management en entreprise", souligne Karine Berthelot-Guiet, spécialiste de la transformation du français et de la création de nouveaux termes. "Ce sont des domaines où on va vous proposer de coacher votre vie, de manager votre quotidien. Et puis, pas mal de magazines vont aussi diffuser ces terminologies."

Des magazines de mode, notamment, raillés sur les réseaux sociaux mais qui persistent à inventer des nouvelles tendances, dont en fait l'innovation est toute contenue dans le "ing".

Aujourd’hui, le lexique essaime donc dans le monde de l’entreprise et dans les open space. Dès lors, comme un enfant qui a entendu un mot pas très beau dans la cour de récré, on va le répéter à la maison. Karine Berthelot-Guiet décrit la spirale infernale : "À partir du moment où les gens passent une grande partie de leur temps à travailler, ils vont ramener ce type de termes chez eux. D’ailleurs, quand un stagiaire arrive dans une entreprise, l’un des premiers signes d’intégration c’est de truffer ses phrases de termes du vocabulaire managérial."

"De jeunes urbains avides de nouveauté"

Et c’est en ville que vous avez le plus de malchance d’entendre ce vocabulaire, décrypte Karine Berthelot-Guiet : "Ça va être plutôt des urbains tendance hipster, qu’on aurait qualifié de bobo il y a quelques temps. De jeunes urbains actifs, très avides de nouveauté, et ayant l’idée d’essayer de vivre autrement. Je ne dis pas qu’ils y parviennent, mais ils pensent le faire."

Des mots en –ing donc, mais aussi des anglicismes associés de façon un peu naïve par les entreprises aux notions de performance, d’innovation et de productivité. On a tous entendu au moins une fois quelqu’un parler peu ou prou comme ça : "il faut disrupter la task-force parce qu’on n’est pas assez focus, fais-moi un pitch asap pour expliquer comment ça nous impacte." (D'accord c'est un cas extrême, si vous entendez cette phrase sortir de la bouche d’un être humain dans la vraie vie, fuyez.) 

Le Parisien a d'ailleurs réalisé une infographie fort édifiante sur ces termes à la mode qui envahissent le monde du travail et qui s'incrustent aujourd'hui jusque dans notre vie quotidienne :

J'espère que j'ai bien enregistré mon article, sinon je devrai recommencer "from scratch".
J'espère que j'ai bien enregistré mon article, sinon je devrai recommencer "from scratch". / Qapa.fr, LP/Infographie

... et si on arrêtait le forcing ?

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