Frédérick Sigrist, animateur sur France Inter, a accepté de témoigner au sujet des violences que lui et sa mère ont subies. Le comédien raconte sans détour les traces que son père a laissées sur lui, au sens propre comme au figuré.

Frédérick Sigrist, animateur sur France Inter, a accepté de témoigner au sujet des violences que lui et sa mère ont subies.
Frédérick Sigrist, animateur sur France Inter, a accepté de témoigner au sujet des violences que lui et sa mère ont subies. © Radio France / France inter

Frédérick Sigrist accepte de témoigner sans aucune hésitation. À 42 ans, le comédien humoriste et animateur sur France Inter, n'éprouve ni honte ni peur au moment d'évoquer les violences de son père dont il a été victime avec sa mère. Le ton est posé et les souvenirs intacts : "On sentait que, quand il était arrivé à un point de non négociation, il passait à un langage plus physique avec ma mère et moi. Ce n’était pas une avalanche de coups mais LE coup qui vous sèche bien."

Aujourd’hui, s'il veut parler, c'est parce qu'il constate des postures de relativisme qui l’effraient énormément. Un enfant qui reçoit une claque ou un coup, ce ne serait finalement pas si grave... "Qui sont ces gens pour parler à la place de ces enfants qui ont reçu cette claque ou ce coup ? Moi, je sais ce que ça fait et quel effet ça a, même une fois adulte", souligne-t-il.

Quand on lui demande quel est son premier souvenir de violences, son regard se fige. Le premier coup dont il se rappelle, est tombé à l'occasion d‘un plat de lentilles. "C’était déjà monté très très haut entre mes parents et je ne m’en étais pas rendu compte". À table, le père critique la nourriture servie par sa mère. Celle-ci renverse l’assiette sur lui. "Il lui a alors décoché une énorme taloche qui l’a mise à terre. Je me rappelle avoir couru dans ma chambre pour ne pas voir la suite", raconte Frédérick Sigrist. Parce qu’il y a une suite : des coups qui pleuvent, la mère qui tente de se défendre mais qui n’a jamais le dessus face à cet homme sec et déterminé. 

Il a neuf ans quand sa mère décide de se séparer de son mari et, chose rare, elle parvient à le mettre à la porte. Cette femme forte prend sa vie en main et met son enfant à l'abri. Mais le petit garçon est alors contraint par la loi de rendre régulièrement visite à son père : "Il avait des droits sur moi. Moi, j'étais terrorisé par lui. Je sombrais dans une forme de mutisme. Je n’avais aucune envie d’aller chez lui." C’est pendant cette phase difficile de transition que l'enfant entre dans des phases de mutisme et se réfugie dans la lecture. "Je relisais les mêmes BD, inlassablement, pour éviter de voir ce qu’il y avait autour de moi." 

"Je me suis vu tuer mon père"

Les premières scènes de violences dont il se souvient naturellement concernent sa mère. Pour autant, Frédérick Sigrist a aussi subi des violences physiques. Le concernant, ce qu'il en décrit relève davantage de l'émotion que de faits précis. "J’ai des souvenirs de coups, non pas pour la douleur qu’ils m’ont procurée car même si ça faisait très mal, j’encaissais. Mais surtout pour la rage que ça générait en moi. C’est une rage qui ne s’est jamais éteinte et qui ne partira jamais. Moi, je me suis vu tuer mon père. J’en avais envie, très jeune. Et c’est très difficile à dire. Très tôt, j’ai haï mon père. Il ne me voyait pas comme le ferait un père aimant, comme son fils, il me voyait comme sa propriété. Si ma mère ne l'avait pas quitté, je serais passé à l'acte."

Une période difficile s'ouvre alors pour lui et sa maman. "Nous étions seuls au monde".  Avec le recul, il pense que sa mère et lui auraient dû être protégés. Mais à l’époque, dans les années 80, il n’y avait rien ou pas grand-chose pour porter secours à une femme victime de violences, seule avec son fils. 

Les policiers, quand j'étais petit, c’est ceux qui venaient avec les huissiers défoncer ta porte, pas ceux qui viennent empêcher ton père de te mettre une raclée.

Frédérick grandit auprès de sa maman, ne voyant plus son père que de loin en loin. La rage qu'il évoque réapparaît régulièrement, en particulier à l'adolescence. Il se souvient de ce proviseur qui pensait qu'il était un cas à problèmes : "Regardez son dossier, il se bat tout le temps"

J'étais en colère, j'étais en rage, je voulais taper tout le monde. J'ai passé toute mon adolescence à me battre, à me prendre des coups. Des fois, je me faisais défoncer la tronche, mais j’aimais ça. Ça me faisait exister.

"Je ne voulais pas d’enfant"

Quelques années plus tard, Frédérick apprend par sa grand-mère que son père lui-même était battu par son grand-père, "sans doute un homme fait du même bois". Cette répétition de la violence, il veut y mettre fin.

Une fois adulte, il décide qu’il ne deviendra pas père. "Je ne voulais pas d’enfant". Jusqu’au moment où il rencontre son épouse actuelle :

Elle m’a fait me rendre compte que ce n’était pas une fatalité d’avoir une famille de merde, qu’on n'était pas obligé de regarder les membres de sa famille comme des ennemis potentiels.

Son fils naît grand prématuré, quatre jours après la mort de son père. C’est quand son père meurt que Frédérick Sigrist devient lui-même père. "Ça a été une période que j’ai gérée un peu comme les coups que je recevais enfant. J'ai vécu comme emmuré pendant 10 ans. Je n’ai pas ressenti quoique ce soit, comme si tout était sous silencieux. Physiquement, le papa est bien présent et s'occupe de son fils mais ses émotions sont comme figées."

Il doit alors livrer un combat sur lui même. "J’ai vraiment voulu être tout ce que mon père n’avait pas été avec moi." 

Pourtant, la faille apparaît. "Avec mon fils Elliot, j’ai eu des éruptions de colère semblables à celle de mon père, parce que je sais qu’il m’a légué ça... Il y a eu des fois où je pense que je lui ai fait peur, je pense que je l’ai terrifié. Il a fallu que je lui explique tout ça, que je travaille sur moi et que je trouve des palliatifs."

Son métier, sa famille, la conjonction des deux font qu'aujourd'hui, 30 ans après, Frédérick se sent mieux. Son épouse attend leur troisième enfant. Mais il reste vigilant quant à cette violence qu'il sent toujours en lui. "Je sais que c’est là, que ce n’est pas quelque chose qui disparaît, c’est quelque chose qu’il faut toujours tenir à distance."

Il refuse d'utiliser le terme de traumatisme. Un mot qui selon lui enferme. Il admet malgré tout qu'il y a des photos, des images du passé, qui ne disparaîtront jamais. "En vieillissant avec le recul, on se dit Waouh ! Quand même j’ai morflé ! On s’en rend compte quand on vit sa propre parentalité, qu’on ouvre le porte à la joie, à l’amour."

Il a pu parler à ses enfants de ce qu’il avait vécu. Son fils le rassure tout le temps : "T’es un super papa. C’est ton papa à toi qui a été méchant."

Ce père violent il l'a quand même revu à l'âge adulte tous les 4 ou 5 ans. "Sur son lit de mort, je lui ai demandé s’il n’avait rien à me dire ou à me demander. Il a répondu non."

►►► Journée spéciale #lesenfantsdabord 

À l’occasion des 30 ans de la Convention internationale des droits de l’enfant, France Inter et Konbini s’associent à l’UNICEF pour une journée spéciale : où en sont les droits de l’enfant ? Comment lutter contre les violences faites aux enfants qui persistent ? Comment faire face aux nouveaux défis d’un monde en mutation ? Tout le programme est à retrouver ici. 

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