La revue britannique The Lancet vient de publier une étude, réalisée auprès des CHU de France, sur la nature et le nombre de blessures recensées liées aux tirs de lanceurs de balles de défense (LBD). C'est la première fois que l'on établit des données scientifiques sur cette question.

Au lendemain de l'acte 29 des Gilets jaunes, une «marche des mutiles» est organisee a Paris. Elle reunit des manifestants blesses lors des manifestations qui veulent denoncer le recours aux armes par les forces de l'ordre. (Juin 2019)
Au lendemain de l'acte 29 des Gilets jaunes, une «marche des mutiles» est organisee a Paris. Elle reunit des manifestants blesses lors des manifestations qui veulent denoncer le recours aux armes par les forces de l'ordre. (Juin 2019) © Maxppp / Sadak Souici

En près d'un an, de nombreux cas de blessures par LBD (ex-"flash-balls"), ou "lanceurs de balles de défense", ont été signalés à la suite du mouvement des "gilets jaunes". Jusqu'alors, ces informations circulaient surtout sur les réseaux sociaux. Aujourd'hui et pour la première fois, une publication scientifique recense et documente ce phénomène : on la retrouve ce samedi 2 novembre dans la revue britannique The Lancet.

40 victimes en 2018-2019, dont neuf ont dû être énucléées

Le bilan, réalisé auprès des CHU de France : entre février 2016 et août 2019, 43 cas ont été identifiés, dont 20 à Paris. 38 sont des hommes, cinq des femmes, et l'âge médian des victimes est de 26 ans. En 2016 et 2017, seuls trois cas sont recensés. Mais depuis 2018 et le mouvement des "gilets jaunes", le nombre de victimes est monté en flèche. Les conclusions médicales sont claires : lésions oculaires (traumatisme rétinien, lacérations des paupières, rupture du globe oculaire), fractures du visage (mandibule, zygomatiques), dommages au cerveau... Neuf cas d'énucléations (où l'on a dû retirer l’œil) sont mentionnés. 

Une première version de l'étude du Lancet, parue en août dernier, précise que les blessures au LBD font ressortir des caractéristiques communes : "fragmentation des os et blessures sévères des tissus mous, ce qui donne un éclairage sur le mécanisme de projection à grande vitesse des balles en caoutchouc". 

La plupart des blessures oculaires étaient extrêmement sévères - The Lancet

Les auteurs de l'étude expliquent avoir "tiré des leçons des problèmes rencontrés avec ce type de blessure", et conseillent d'établir un nouveau protocole de soins à destination des hôpitaux pour mieux les prendre en charge. "Une chirurgie précoce est nécessaire pour améliorer le pronostic visuel, le résultat esthétique, et diminuer l'importance des séquelles", précisent-ils.

"Au-delà de perdre un œil, il faut voir toutes les conséquences que ça engendre"

Des séquelles dont peut attester Jérôme Rodrigues, l'un des leaders des "gilets jaunes" : il a lui-même perdu un œil suite à un tir de LBD pendant une manifestation. "Au-delà de perdre un œil, il faut voir toutes les conséquences que ça engendre derrière. Sur la vie de tous les jours, sur l'état physique, psychologique... C'est très compliqué", explique-t-il à France Inter. Selon lui, ce rapport "ne fait que confirmer ce que tout le monde voit" depuis longtemps. 

Il faudrait un moratoire sur cette arme, l'arrêt complet de son utilisation, pour redéterminer son utilisation au vu des dégâts qu'elle engendre. - Jérôme Rodrigues

"L'étude étaye ce que j'ai comptabilisé pendant des mois, mais elle donne des détails macabres et terribles"

Un point de vue partagé par le journaliste David Dufresne, auteur des tweets "Allô place Beauveau", qui recensent les cas de blessures par des armes policières, et auteur du roman "Dernière sommation". "L'étude étaye ce que j'ai comptabilisé pendant des mois et des mois. Mais elle va plus loin dans les précisions médicales, qui font froid dans le dos : les neuf personnes énucléées, les dizaines d'autres qui ont perdu considérablement la vue... Elle donne des détails macabres et terribles."

Selon le journaliste, la parution de ce document scientifique est "affligeante" pour le gouvernement français : "Ces chiffres n'ont jamais été donnés par le ministère de l'Intérieur. Il est capable de nous dire au projectile près combien de LBD ont été tirés dans l'année, combien de grenades lacrymogènes... Mais il est incapable de nous dire la quantité de blessures infligées par les mêmes armes."

Que ce soit un travail journalistique ou médical qui rende compte de la situation, on voit que si le gouvernement voulait être transparent, il pourrait l'être. - David Dufresne

Et ce n'est pas le premier rappel à l'ordre que reçoit la France : outre les publications journalistiques, l'ONU avait, en mars 2019, réclamé une "enquête approfondie" sur l'usage des LBD. Sans succès. "Devant l'évidence scientifique, le gouvernement devrait dire : on passe à autre chose, on arrête", insiste David Dufresne. 

Pourquoi est-ce que rien ne bouge ? "Certains syndicats de police font pression auprès du Ministère pour conserver ces armes", assure David Dufresne. "D'un autre côté, de plus en plus de scientifiques, médecins, journalistes et d'autres policiers plaident contre l'usage de ces armes."

À un moment donné, il faut discuter : qu'est ce qu'une police républicaine peut faire à son peuple lorsqu'il manifeste ? Est-ce qu'elle peut mutiler son peuple ? - David Dufresne

Depuis le 17 novembre 2018, 2 500 manifestants et 1 800 membres des forces de l'ordre ont été blessés, selon le ministère de l'Intérieur.

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