L'historien Gérard Noiriel, revient pour France Inter sur le mouvement des "gilets jaunes". Il en explique les causes diverses et les similitudes avec d'autres moments de l'histoire sociale de France.

"Les élites continuent à dire au peuple, vous n'avez pas compris, on va vous expliquer" observe l'historien Gérard Noiriel.
"Les élites continuent à dire au peuple, vous n'avez pas compris, on va vous expliquer" observe l'historien Gérard Noiriel. © AFP / LIONEL BONAVENTURE

France Inter : Quels sont les points communs entre le mouvement des gilets jaunes et d’autres mouvements populaires de l’histoire de France ?

Gérard Noiriel : Ce sont des gens qui sont exclus de l’espace public et qui grâce à la lutte collective peuvent prendre la parole. Il y a toujours deux piliers dans les revendications : d'abord il y a le pilier économique, la question fiscale que l’on retrouve pendant la Révolution française, et aujourd’hui, avec l’idée d’injustice fiscale qui traverse les époques. L’autre question importante est celle de la dignité. Ces Français qui protestent ont l’impression d’être considérés comme des moins que rien, comme des abrutis. Les élites souvent ne se rendent pas compte qu’ils contribuent à cela en disant constamment, "vous n’avez pas compris, on va vous expliquer." Ils considèrent qu'ils font ce qu'il faut dans l'intérêt des classes populaires.

On dit au peuple : "vous votez une fois tous les cinq ans pour des gens compétents et ne vous en faites pas, on s'occupe de tout, y compris de faire votre bonheur, même si vous ne comprenez pas". Cela pose la question de la citoyenneté. Le système de la représentation a été contesté dès la Révolution Française avec les Sans-culottes qui disaient : "Nous ne sommes pas là uniquement pour mettre un bulletin, vous parlez au nom du peuple, mais nous on est le peuple donc on veut participer directement, on a des choses à dire".

Ces revendications sont vraies et ressurgissent pour les "gilets jaunes" comme au moment de la Révolution française, du Front populaire ou de mai 68.

FI : Pourquoi le mouvement des gilets jaunes a surgi a ce moment-là ?

Gérard Noiriel : On a vu apparaître un certain nombre de personnes que l'on n'était pas habitué à voir. Dans les médias, on entendait un discours sur les cités, les banlieues. On éclaire un aspect, on laisse l'autre dans l'ombre. Un des éléments qui a structuré le mouvement c'est la symbolique du 'gilet jaune'. Cet objet est adapté aux revendications, ça désigne bien le problème : des gens laissés au bord de la route, qui deviennent visibles, avec cette couleur.

Cela a donné une dimension émotionnelle à ce mouvement social. L’hypothèse que je fais, c'est qu'avec le poids des médias et des chaînes d'info et l'immédiateté des réseaux sociaux, ce mouvement a pris de l'importance. Eric Brunet a enfilé un gilet jaune sur BFMTV avant la première manifestation des "gilets jaunes". Les médias ont contribué à amplifier le mouvement. On est dans des logiques nouvelles, les gens se filment eux-mêmes en train de manifester. Au moment de l'attentat de Strasbourg, le délire complotiste de certains était lié à une frustration. On ne parlait plus d'eux dans les médias. On a abouti à un mouvement éclaté, peu nombreux, même pas 300 000 personnes, éclatés sur les rond-points, mais qui devient un mouvement national.

Tout ceci est donc très nouveau ?

GN : Et c'est très positif. On a donné la parole à des gens que l'on n'entendait jamais. Des aides soignants, beaucoup de femmes. Avant c’était les hommes qui accaparaient les mouvements sociaux. Ces gens étaient capables de raconter, de nous expliquer leur situation. Là s'exprime une vraie démocratie. Ils ne veulent plus avoir de porte-parole puisqu'ils prennent enfin la parole eux-même. Mais ensuite il faut savoir comment sans porte-parole on construit du commun, sans avoir de représentants des mouvements populaires. C'est la grand question de demain.

FI : Il y a eu du mépris de la part des dirigeants politiques et des journalistes au sujet des "gilets jaunes" ?

GN : Comment retisser des liens, retrouver des passerelles ? C'est la question. Le référendum est un gadget. En revanche, il faut repenser l’éducation populaire et la culture populaire. Il faut que les journalistes et les chercheurs aillent vers ce milieu populaire mais avec beaucoup d'humilité, sans retenir uniquement l'anecdote ou la violence, pour comprendre, sans juger, ce qu'il se passe et être capable de pointer toutes les contradictions. 

FI  : Les chercheurs et les journalistes se sont beaucoup penchés sur les gilets jaunes.

Il y a aujourd’hui, il faut bien le reconnaître, un clivage chez les universitaires. Il y a d’un côté ceux qui s’engagent sur les causes comme la défense des minorités ou du féminisme, les logiques identitaires et qui font très peu le lien avec les mouvements sociaux. Les "gilets jaunes" n’est pas un mouvement né dans les banlieues ou impliquant des gens issus de l’immigration. Certains "gilets jaunes" ont eu parfois des propos sexistes ou homophobes ou racistes. Cela a entraîné de la part d’un certain nombre de chercheurs et d’intellectuels, un refus de les soutenir. 

Pour ma part, je pense qu’on ne peut faire évoluer des gens qui pensent comme ça, que si on participe et on les entraîne. Je prends mes distances avec le milieu des intellectuels critiques, des donneurs de leçons. Ça ne marche plus, il faut aller dans les mouvements tels qu’ils sont en ciblant sur ce qu’il y a de commun. 

Les femmes, les gens issus de l’immigration sont aussi concernés par la pauvreté, par la précarisation même au premier chef. Pourquoi ne privilégions-nous pas cet aspect-là de leur identité, c’est-à-dire leur identité sociale ? Ce facteur social est un facteur d’union ! En tant que citoyen, ma hantise c’est une évolution à l’américaine où les choses sont tellement clivées que les ouvriers noirs et les ouvriers blancs se tapent dessus au lieu de dire "on a un intérêt commun". Il faut réhabiliter le concept de lutte des classes car c’est la meilleure manière de lutter notamment contre le racisme. 

L’essentiel de mon travail de chercheur, je l’ai fait sur les questions de racisme et d’immigration et j’en suis arrivé à cette conclusion. Depuis l’affaire Dreyfus, la gauche a gagné à chaque fois qu’elle a fédéré sur la lutte sociale et c’est ce qu’ont fait les gilets jaunes. Ils donnent une leçon à la gauche qui est incapable de donner une traduction politique à un mouvement social. C’est ce chemin qu’il faut que la gauche retrouve, sinon la traduction politique, ce sera le Front national. Quand il n’y a plus d’éducation politique, ces mouvements sociaux spontanés s’attaquent à la figure de l’étranger. 

Gérard Noiriel est l'auteur de "Une histoire populaire de la France" (éd. Agone).

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