Alors que la France s'apprête à franchir le seuil des 10 millions de pauvres, regards croisés de personnes en situation de grande précarité, partage d'expériences et propositions. France Inter a interrogé des participants à l'université populaire d'ATD Quart Monde, dont l'une des sessions s'est tenue récemment à Caen.

Angélique et Joseph, militants à ATD Quart Monde échangent sur les difficultés rencontrées depuis mars dernier.
Angélique et Joseph, militants à ATD Quart Monde échangent sur les difficultés rencontrées depuis mars dernier. © Radio France / Claire Chaudière

Le regard à la fois fragile et déterminé, les mains agitées... Angélique ne s'arrête plus. Cette quadragénaire au RSA veut raconter son quotidien, tellement éloigné de celui de la plupart des Français. "Les gens ne peuvent pas imaginer ce que l'on vit, les humiliations permanentes. Dix euros, c'est une somme d'argent importante pour moi... Pour beaucoup ce n'est rien. Alors la liberté qu'on nous a enlevée lors du premier confinement, pour nous ça n'a pas été un énorme choc. Je ne vais pas au cinéma, pas à la piscine, pas au théâtre... On est pauvre, on doit se serrer la ceinture de toute façon." Mais plus les semaines passent, plus les nuages s'épaississent. 

Sentiment d'inutilité, casse-tête alimentaire 

"Il y a d'abord eu la difficulté de ne pas voir mes enfants, parce qu'ils sont placés. Je l'ai très mal vécu. Et puis la fermeture des centres socio-culturels, l'atelier écriture de mon quartier s'est arrêté... C'est un sentiment d'inutilité qui vous prend à la gorge. Il faut arriver à se lever le matin", explique Angélique. A mesure que le pays s'enfonce dans la crise sanitaire, ce sont aussi les perspectives de retour à l'emploi, déjà minces, qui s'éloignent un peu plus. Et le budget devient encore plus serré.

Je me suis rendue compte que le prix de la nourriture avait augmenté. Pourtant je fais mes courses dans les magasins discount. J'ai dû acheter moins. À un moment, je ne mangeais qu'une fois par jour. On ne peut pas se projeter dans l'avenir, on est trop occupés à survivre !

Joseph, qui touche aussi les minima sociaux acquiesce : "Je préfère que mes enfants mangent. Moi je passe après. Je ne fais qu'un repas que le soir, ça me suffit. Mais ça encore, ce n'est pas le plus difficile." 

"Fainéants, assistés" : avalanche d'insultes sur les réseaux sociaux

Ce qui blesse véritablement Joseph, ce sont les insultes, les remarques malveillantes. Or, elles se multiplient ces dernières semaines, dit-il. À la rentrée dernière, le versement de la prime exceptionnelle aux ménages modestes s'est accompagné "d'un déferlement de haine sur internet. Dans notre entourage ou voisinage, il y a aussi des remarques".

On nous traite de fainéants, de bons à rien, de 'cassos', qui touchent de l'argent sans rien faire, alors que d'autres travaillent. C'est dur et ça atteint nos enfants, alors qu'on fait tout pour qu'eux aient une vie différente de la nôtre.

Pour cet habitant de l'Orne, il faudrait plutôt augmenter de manière pérenne les minimas sociaux. Ces primes exceptionnelles, dit-il, ne sont pas une bonne idée. "J'aurais presque voulu qu'elle ne soit pas versée, tellement ça a été violent."

Ce sentiment d'être à l'écart progresse, estime Maggy Tournaille, volontaire permanente au sein du réseau ATD Quart Monde : "Il n'y a pas les bons pauvres et les mauvais pauvres, les travailleurs en difficulté d'un côté et les personnes qui touchent les aides sociales de l'autre. Il y a des gens qui veulent s'en sortir. Ce risque d'une société qui s'oppose a toujours existé, mais là c'est en train de devenir plus fort."

Autant de crispations et de divisions qu'il va falloir combattre, estiment les militants du réseau associatif, en créant de lieux de rencontre. Ils proposent aussi l'instauration d'un droit au numérique pour tous, avec notamment un forfait pour chacun, afin de lutter contre l'isolement extrême des personnes en grande précarité, lorsqu'elles sont confinées. 

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