La moitié des services d'urgences publics ont rejoint le mouvement de grève lancé il y a cinq mois. Malgré les nouvelles annonces de la ministre de la Santé faites lundi soir, la mobilisation reste inédite par son ampleur, sa durée et ses modes d'action, mais peine à porter ses fruits.

À ce jour, 237 services d'urgences ont rejoint le mouvement de grève.
À ce jour, 237 services d'urgences ont rejoint le mouvement de grève. © Maxppp / Valérie Vrel

Près de six mois après le début du mouvement initié à l'hôpital Saint-Antoine à Paris, les personnels des urgences continuent de grossir les rangs de la contestation d'une ampleur et d'une durée inédites. Le collectif Inter-Urgences, qui coordonne le mouvement prédit, que 250 services seront mobilisés, avant son assemblée générale prévue le 10 septembre. Ils appellent désormais les médecins urgentistes, restés en retrait jusqu'ici, à les rejoindre.

Les concessions de la ministre de la Santé faites auparavant pas suffi à faire baisser la température (en juin dernier, Agnès Buzyn avait promis un budget de 70 millions d'euros, dont 55 millions de primes pour les soignants (100 euros) et 15 millions pour embaucher du personnel en renfort). Lundi soir, en visite au CHU de Poitiers, la ministre a donc dévoilé une première salve de mesures pour "améliorer la situation".

Des mesures pour "lever les tensions"

Ces premières annonces concernent des "mesures qui fonctionnent, qui sont consensuelles (et) remontées du terrain" dans le cadre de la mission confiée en juin au chef du Samu de Paris. Pour "réduire au maximum les passages des personnes âgées" aux urgences, la ministre entend ainsi généraliser "des filières d'admission directe", promettant à la clé "une incitation financière, une forme de bonus aux hôpitaux qui (les) mettront en place". 

Elle souhaite également développer "une vidéo-assistance entre les Ehpad et le Samu", pour éviter des hospitalisations en cas de "pathologies bénignes". Une autre mesure entend s'appuyer sur les médecins libéraux : les Samu seront autorisés à envoyer une ambulance vers un cabinet de ville ou une maison de santé, où pourront être réalisés une consultation et certains examens médicaux sans avance de frais, pour que les patients y "trouvent le même avantage qu'à aller aux urgences". 

Les personnels paramédicaux des urgences auront en outre le droit de "faire des gestes qu'ils ne peuvent pas faire aujourd'hui", comme "prescrire de la radiologie (ou) faire des sutures", ce qui leur permettra de toucher une "prime de coopération" de 80 euros net par mois. 

A plus long terme, le nouveau métier d'infirmier de pratique avancée, avec des compétences élargies, sera étendu à la spécialité "urgences", avec de premières formations à partir de l'automne 2020, et de premiers soignants diplômés en 2022. D'autres annonces suivront la semaine prochaine, a averti la ministre, qui recevra le 9 septembre "tous les acteurs du secteur", des syndicats et fédérations hospitalières aux représentants des médecins libéraux et du collectif Inter-Urgences. 

"On a l'impression d'être compris", a déclaré ce lundi sur franceinfo François Braun, président de Samu-Urgences de France. "On va bien dans le bon sens" disait-il, tandis que le Dr Maxime Gautier, praticien hospitalier et médecin urgentiste à l’hôpital Lariboisière à Paris estimait, lui qu'il s'agissait d'un "petit sucre dans le café pour quelques infirmières sur trois mois".

Une mobilisation nationale et coordonnée

De son côté, le collectif Inter-Urgences campe sur ses "trois revendications, très claires depuis le début : plus d'effectifs, plus de lits, plus d'attractivité salariale". Deux de ses membres les porteront à l'Assemblée nationale ce mardi, lors d'une audition pour cette mission de refondation des urgences confiée à Pierre Carli (chef du Samu de Paris), et au député LREM, Thomas Mesnier. Leur rapport est attendu fin novembre. En attendant, "des initiatives locales vont être lancées", annonce le collectif.

"Depuis plus de 20 ans, il y a des grèves récurrentes des urgences au niveau d'un département ou d'un autre", rappelle Nicolas Belorgey, chercheur au CNRS et auteur de L'hôpital sous pression. Mais ce qui le frappe, "c'est que beaucoup de services se sont mis en grève en même temps". Cette fois la grève est "coordonnée au niveau national", alors que d'habitude, elle est plutôt "spontanée et locale". La durée du mouvement est elle aussi inédite chez les personnels paramédicaux. Il se poursuit "au-delà des vacances", s'étonne le chercheur.

Seul exemple historique d'une ampleur comparable : la grève des infirmières à l'automne 1988 contre la dégradation de leurs conditions de travail et le manque de reconnaissance de leur profession. Cela avait donné lieu à sept mois de mobilisation dans une partie des hôpitaux et cliniques, organisée par une coordination représentant les établissements en grève, hors syndicats, similaire à celle que l'on connait aujourd'hui.

Les arrêts maladie, un mode d'action efficace ?

Si ce type de mobilisation massive est si rare dans le milieu médical, c'est que les moyens dont disposent les personnels soignants sont limités. "La grève ouvre des négociations et officialise le conflit social", concède Inès infirmière aux urgences de nuit à l'hôpital parisien Lariboisière et membre du collectif Inter-Urgences. Mais à ses yeux, pancartes, brassards et manifestations "ne suffisent plus". Alors "quand on a l’impression que tout est épuisé, on fait valoir des arrêts maladie qui auraient dû être pris bien plus tôt, explique-t-elle, c’est une option qui marche et c’est justifié, car les agents sont épuisés". 

De nombreux infirmiers et aides soignants ont été arrêtés pour épuisement professionnel depuis le début du mouvement. Mais pour assurer la continuité des soin, ils peuvent être réquisitionnés de force. Ce fut le cas à l'hôpital de Lons-le-Saunier, dans le Jura. Des policiers et des gendarmes sont venus chercher les grévistes en arrêt chez eux pour les obliger à retourner sur leur lieu de travail. 

"Les personnels emploient les grands moyens et des répertoires d'actions qui sont relativement inédits", observe Frédéric Pierru, sociologue, chargé de recherches au CNRS. Ce mode d'action aurait selon lui "accentué la pression sur le gouvernement", de sorte que "la ministre soit obligée de descendre dans l'arène et de concéder une mission, des primes de 100 euros bruts... Mais aussi de reconnaître que les urgences sont un point de fixation de tous les dysfonctionnements de l'offre de soins".

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