Deux semaines après Clémentine Sarlat, ex-présentatrice de l'émission "Tout le sport", deux de ses consœurs, Tiffany Henne et Andrea Decaudin, ont livré leur témoignage sur le harcèlement moral et sexiste qu'elles ont subi au sein de rédactions sport.

Clémentine Sarlat, journaliste de sports, a témoigné dans le journal L'Equipe du harcèlement subi dans une rédaction de France Télévisions.
Clémentine Sarlat, journaliste de sports, a témoigné dans le journal L'Equipe du harcèlement subi dans une rédaction de France Télévisions. © AFP / Philippe Laurenson / Bluepix/ DPPI

"Blagues" misogynes et homophobes, propos humiliants et dégradants, ostracisation... Les trois journalistes racontent leurs douloureuses expériences au sein de rédactions sportives. Clémentine Sarlat, ex-présentatrice de l'émission Tout le sport, a ouvert la voie dans les colonnes de l'Equipe, le 4 avril. Elle y dévoile les raisons de son départ de France Télévisions en octobre 2018 : un harcèlement de la part de certains de ses collègues au service des sports. La journaliste n'est pas un cas isolé, et cette rédaction n'est pas la seule mise en cause.

Harcelée par son rédacteur en chef, Tiffany Henne raconte cet "enfer"

Dimanche 19 avril, c'est au tour de Tiffany Henne, 29 ans, qui travaille pour RMC Sport, BFM et SFR Sport, de témoigner sur Twitter de "l'enfer" que lui a fait subir un de ses rédacteurs en chef dans une autre rédaction sport où elle était pigiste. Contactée par France Inter, elle revient sur cette période difficile.

"Je ne sais pas exactement quand et comment ça a commencé mais je me souviens que c'était d'abord sournois", commence la jeune femme qui raconte un harcèlement qui va crescendo. Des insinuations sur son orientation sexuelle supposée, jusqu'à des propos à connotation sexuelle explicite. Lorsqu'elle encourage une équipe féminine de foot, par exemple, il lui dit qu'elle "aime bien regarder les filles, qu'il appelait aussi 'les lesbiennes', 'les salopes', 'les putes', 'qui se courent après sur un terrain'", relate Tiffany Henne.

"C'était de plus en plus violent et direct", poursuit-elle. "Il venait me dire devant tout le monde, ou lorsque j'étais toute seule : "Tu aimerais bien manger sa chatte”, "Tu sais ce que c'est d'en bouffer" etc.". Jusqu'à ce jour dont elle garde un souvenir douloureux : 

"Le pire (peut-être) c'est quand il m'a enfermée dans une salle avec un collègue pour que j'avoue que j'aimais les filles et je devais le faire pendant qu'il me filmait avec son téléphone."

"Il me dit 'bon maintenant tu ne sors pas tant que tu n'as pas avoué dans cette vidéo que tu aimes les meufs'. Je lui ai dit d'arrêter, que j'avais pas fini de remplir le JT et que ça allait faire un noir antenne... Réponse :"Je m'en fous c'est moi le chef, y aura un noir antenne, c'est pas grave". (...) Je réalise la violence de la scène en écrivant ça", confie-t-elle dans l'un de ses tweets. 

Elle trouve "la force d'en parler lors d'un entretien avec une nouvelle direction qui se mettait en place et qui m'a lancée sur le thème du harcèlement, car d'autres personnes s'étaient plaintes de problème dans la rédaction", explique-t-elle. Ce rédacteur en chef qui "agissait en toute impunité" aurait alors reçu un avertissement.

La journaliste dit avoir également observé des comportements déplacés envers d'autres collègues de la part de cet homme, comme lorsqu'il "ouvrait des boutons de chemise".

"Propos dégradants", "petites humiliations"... Andrea Decaudin a fini par claquer la porte

Ce même rédacteur en chef aurait également harcelé Andrea Decaudin, elle aussi journaliste sportive lorsqu'elle présentait le JT. Désormais chroniqueuse à Télé Matin, "dans une rédaction bienveillante", elle décrit sur Twitter les phrases dévalorisantes que lui avait lancées celui qui était son chef à l'époque, comme lorsqu'il la traite de "nulle" au cours de son entretien annuel, en tête à tête, estimant qu'elle n'était pas dans "un bon état d'esprit".

"Une autre fois, alors que je m’apprêtais à prendre l’antenne, [il] m’a dit droit dans les yeux : 'je devrais être à ta place, c’est moi qui devrais faire de l’antenne, pas toi'", ajoute Andréa Decaudin. "Je ne compte plus les fois où en conférence de rédaction, alors que c'est moi qui présentais la tranche, il procédait à de la rétention d'infos, histoire que je me foire à l'antenne", affirme-t-elle.

Lorsqu'un problème technique survient, l'empêchant de faire son journal en direct, ce même chef lui lance :

“Bon Andréa, tu nous sers plus à rien, va donc nous chercher des cafés.”

À France Inter, elle raconte ce "calvaire" qui a démarré bien avant, et duré "plusieurs années". Alors qu'elle arrive chaque nuit vers 2 heures du matin pour préparer la matinale, "les propos dégradants et les petites humiliations sont monnaie courante", constate-t-elle. Même son co-présentateur, selon elle, la dévalorisait sans cesse. "Il attendait chaque coupure pub pour me déstabiliser, me critiquer sur la qualité de mon travail", dit-elle. Lorsqu'elle lui suggère un invité, "ce dernier m'a rétorqué : 'Pourquoi tu veux le mettre en avant, tu baises avec lui ou quoi ?'", rapporte-t-elle.

Une nuit, un de ses collègues "balance un extrait de vidéo pornographique sur son ordinateur de travail". Déjà "au bout du rouleau", c'est pour elle la "goutte d'eau". Ne sachant plus comment s'y prendre, elle se rend aux Ressources humaines pour expliquer ce qu'elle ressent. "Le lendemain matin, plus personne ne m'adressait la parole", raconte la journaliste de 35 ans qui "croit savoir qu'il y a eu une enquête interne, mais ignore s'il y a eu des sanctions", à la suite de son signalement. En tout cas, elle n'a pas été reconduite à la matinale pour la saison suivante. 

Elle tient tout de même à préciser que ce harcèlement "n'est pas représentatif de toute la rédaction, mais c'est un système, un effet de meute et une accumulation qu'on ne perçoit pas forcément même en étant au sein de la rédaction. À la lecture de nos témoignages, beaucoup de nos collègues masculins tombent des nues."

Clémentine Sarlat revient sur son harcèlement à France Télévisions

Clémentine Sarlat a elle aussi fini par claquer la porte. La spécialiste du rugby de 32 ans a côtoyé au sein du service des sports de France Télévisions "des gens géniaux, mais aussi des gros cons. Avec les vieux, dès que je mettais une jupe, j'avais forcément le droit à une réflexion", dit-elle. Promue co-présentatrice de l'émission Stade 2 en mai 2017, elle n'aurait été placée là que pour "la com'".

Au retour de son congé maternité, en janvier 2018 on lui annonce : "À cause des lumières et des caméras, tu ne pourras pas être à côté de Matthieu [Lartot, le co-présentateur, NDLR]". "Personne ne me parlait", regrette-t-elle. "Ils m'avaient mise dans un bureau à part, loin des rédacteurs en chef. Je devais prendre mon ordi portable pour me rapprocher et comprendre de quoi on allait parler." Elle poursuit :

"On te discrédite en permanence en t'expliquant que tu n'es pas assez compétente, que t'es là seulement parce que t'es blonde aux yeux verts." 

Lorsqu'elle rejoint BeIN Sport puis TF1 pour la Coupe du monde de rugby 2019, "ça m'a fait bizarre, tout le monde était normal", conclut-elle. À la suite de l'interview de la jeune femme publiée par l'Équipe, la direction de France Télévisions a annoncé avoir ouvert une enquête interne. Selon Le Parisien, ses anciens collègues, réunis au sein d'un groupe Whats App, parlent d'"ingratitude" et d'"injustice".

Mais Antoine Chuzeville, journaliste au service des sports de France TV et délégué au Syndicat national des journalistes (SNJ), contacté par France Inter, appuie son récit. Il a travaillé un temps à ses côtés au sein du service. Il n'est "absolument pas surpris" par ce qu'elle rapporte et dévoile, et assure qu'il a "signalé officiellement" il y a quelques mois que "trois jeunes femmes du service des sports 'vulnérables', qui n'étaient pas en CDI, ont reçu des phrases dégradantes et à connotation sexuelle".

"Tous les hommes ne le font pas, c'est un petit groupe, mais peut-être qu'on ne les reprend pas assez et qu'ils ne sont pas sanctionnés", concède-t-il. _Cela risque d'autant plus d'arriver selon lui dans des "bastions masculins, dont les services des sports font partie"._

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